Une fois l'œuvre terminée, l'administration s'est aperçue de ces disparates: il était un peu tard, mais elle va si vite qu'elle n'a jamais le loisir de s'en apercevoir auparavant. Alors elle a entrepris les ratures et les corrections qui ont paru le plus indispensables. Elle a supprimé les anges qui menaient les Chimères en laisse; elle a remplacé, a l'attique, les plaques de marbre de diverses couleurs par une frise symbolique, représentant de petits génies qui jouent dans de vastes rinceaux. Mais c'est la fontaine tout entière qu'il eût fallu reprendre de fond en comble.
On ne refait point un poëme manqué en y changeant quelques vers et en y corrigeant deux ou trois solécismes.
Ces échecs répétés, qui semblent le dernier mot de toutes les entreprises de l'administration urbaine, tiennent d'abord à la précipitation de sa marche, comme nous l'avons dit, car rien ne s'improvise moins que la pureté du style, l'harmonie des lignes, et cette beauté d'ensemble qui résulte de la variété dans l'unité; mais ils tiennent aussi à l'absence de principe, à l'immixtion continuelle de l'idéal administratif, tantôt absolu comme un système, tantôt ondoyant et divers comme un caprice, dans l'idéal artistique, qu'il modifie et pétrit à son gré,—à l'intervention évidente de conceptions et de volontés contradictoires dans chaque monument public.
Le lecteur ne connaît peut-être pas la longue filière par où doit passer tout projet avant d'arriver à son exécution, et l'interminable hiérarchie d'architectes sectionnaires et divisionnaires, d'inspecteurs, de commissions, qu'il doit escalader degré par degré, au hasard de laisser un lambeau de l'idée primitive à tous les pas de cette marche laborieuse. L'artiste choisi fait d'abord un plan préalable, accompagné d'un devis sommaire, d'après les instructions qu'il reçoit d'un chef de bureau, et en se conformant aux indications générales, aux dimensions et à la forme du terrain concédé, aux conditions matérielles tracées par l'administration, qui n'est pas précisément et qui n'a pas mission d'être un corps artistique. Il le soumet à l'un des architectes chargés de la direction particulière des édifices. Quand tous deux sont d'accord, et il faut bien que le premier finisse toujours par tomber d'accord avec le second, l'avant-projet va à l'architecte en chef de la ville de Paris, qui l'examine et le modifie encore pour son propre compte. Quand tous trois sont d'accord, il passe au conseil des architectes, qui fait lui-même ses observations et ses retouches. Puis il arrive au préfet, qui recommence l'examen, indique des modifications nouvelles, ou approuve. C'est alors seulement qu'est tracé le projet définitif, qui repasse par la même filière pour y subir derechef les mêmes épreuves, et finit, après cette odyssée dont Ulysse eût été jaloux, par aborder au rivage de la commission municipale, qui alloue ou refuse les fonds. Il faut lui rendre cette justice qu'elle ne les refuse jamais.
Et je n'ai indiqué que les étapes officielles, qui parfois se compliquent de quelques autres. Qui oserait, par exemple, refuser au chef de l'État le droit d'intervention et de décision souveraine, même lorsque les travaux sont en cours d'exécution? Ce droit, il l'a, et il en use; il n'est pas besoin de dire que ce n'est jamais que pour le plus grand bien de l'art: on nous l'a souvent assuré, et nous ne commettrons point la mesquine impolitesse de le mettre en doute.
Mais,—en dehors, bien entendu, de cette dernière intervention, purement facultative,—il n'en est pas moins vrai que cette longue filière, qui semblerait devoir être une garantie, n'est le plus souvent qu'une gêne. Le projet soumis au vote bienveillant de la commission municipale n'entre au port que comme ces vaisseaux radoubés, qui ont été contraints de relâcher ici pour refaire leur carène, là pour acheter de nouvelles voiles, plus loin pour reconstruire leur grand mât, ailleurs pour remplacer leur équipage. Modifié par l'un d'après ses fantaisies et ses préférences personnelles, par l'autre d'après ses idées et ses traditions d'école, tiré au romain par celui-ci, ramené au grec par celui-là, nuancé d'assyrien par un cinquième, subissant le contre-coup de toutes les volontés contradictoires, de toutes les variations qui surviennent dans les conditions matérielles, dans les chiffres de la somme et les proportions du terrain alloué, il ne garde plus rien de l'esprit qui l'a conçu. Ah! que nous comprenons bien le gémissement de l'une des plus déplorables et des plus illustres victimes du système, qui s'écriait un jour en parlant de son monument: «Je ne puis me résoudre à passer devant. Toutes les fois que mes affaires me conduisent de ce côté, je baisse la tête et je fais un détour.»
Le principal personnage de cette hiérarchie artistique, le seul maître, ce n'est pas l'architecte en chef, c'est le préfet de la Seine: il serait naïf de démontrer cet axiome, et non moins naïf de s'en étonner. Ainsi, l'abus de la direction administrative finit par anéantir toute direction artistique, et, sur ce point du moins, l'excès de la centralisation nuit à l'unité. C'est par là que s'expliquent, d'une part, l'aspect décousu de tant de monuments; de l'autre, le retour permanent, par-dessus toutes ces fantaisies qu'il absorbe et recouvre de sa domination, de ce style neutre, impossible à définir, mais reconnaissable au premier coup d'œil, que la postérité baptisera le style Haussmann, comme on dit le style Louis XIV et le style Pompadour.
De la fontaine Saint-Michel, il n'y a, pour arriver à la place du Châtelet, que la Seine à franchir, en passant entre le Palais de Justice restauré et le nouveau Tribunal de commerce. Arrêtons-nous un moment devant ce dernier, pour contempler le dôme qui semble poussé comme une superfétation bizarre sur le toit de cet édifice juridique, où il ne peut avoir d'autre but que de masquer la courbe du boulevard Sébastopol et de clore dignement la perspective. L'histoire de cet ornement postiche, plaqué après coup sur un monument qui n'en avait que faire, serait curieuse et instructive à tous égards. Un jour, je suppose, M. le préfet a vu une photographie représentant le dôme de l'hôtel de ville de Brescia: il est charmé de ce petit morceau; il appelle l'architecte et lui ordonne de l'adjoindre à son plan. «Mais ce dôme ne répond nullement au caractère de l'édifice, et ne s'harmonise pas avec le système que j'ai adopté. Là-bas il est parfaitement à sa place, ici il fera disparate, et il faudra inventer tout un appareil de raccords disgracieux pour parvenir à asseoir sur la toiture ce supplément inattendu qui va tout gâter.—C'est égal: le dôme me plaît, il répond bien à la gare de l'Est qu'on aperçoit à l'autre bout de l'horizon. Je veux le dôme.» Et l'architecte met le dôme.
Encore une fois, est-ce à lui qu'il faut s'en prendre, et aurons-nous le courage de le blâmer?
Par le percement du boulevard de Sébastopol et de l'avenue Victoria, comme par le prolongement de la rue de Rivoli, la place du Châtelet est devenue une sorte de vaste carrefour ouvert aux quatre vents du ciel, qui laisse fuir le regard de tous les côtés et n'a, pour ainsi dire, point d'enceinte. Monuments et boulevards semblent s'être donné rendez-vous sur ce chétif emplacement, peu digne d'un tel honneur. Au centre trône la fontaine de la Victoire, qu'on a alourdie par l'adjonction d'un maussade piédestal orné de sphinx, moins alourdie toutefois que la fontaine des Innocents, qui, à force de réparations et de restaurations, en est venue à être méconnaissable. La fontaine du Châtelet a eu son heure de popularité, le jour où une ingénieuse et puissante machine l'a transportée, debout, à douze mètres de sa situation primitive, puis exhaussée sur son nouveau piédestal, absolument comme le cèdre de la butte Mortemart au bois de Boulogne. Les pessimistes chagrins qui nient le progrès du temps présent ne nieront pas du moins celui de nos machines, capables de transférer la colline Montmartre sur la place de la Concorde, au premier signe de M. le préfet, pour en faire le centre d'un square ou la base de l'obélisque.