Examinons d'abord le premier point.
C'est une règle élémentaire, et dont personne, je crois, ne contestera la justesse, qu'il faut toucher le moins possible aux noms des rues, et seulement en cas de nécessité réelle,—nécessité matérielle ou nécessité morale,—tant pour ne pas apporter de trouble dans les habitudes consacrées, que par respect pour les traditions et les souvenirs que ces noms rappellent. La commission municipale ne semble pas se douter suffisamment que les anciennes étiquettes de nos rues ont une signification; qu'elles écrivent, pour ainsi dire, à tous les pas, la chronique des mœurs, des usages, des croyances, des divertissements de nos pères, l'histoire physique et civile de la plus illustre cité du monde. Avant les embellissements cruels qui ont produit dans la vieille ville l'effet désastreux de dix siéges et de trois ou quatre bombardements, on eût pu reconstituer, rien qu'avec ces noms, les annales de Paris. Je le répète, la commission municipale ne le sait pas assez, et il est fâcheux que, parmi les membres fort honorables dont elle se compose, on n'ait point songé à donner place, à côté des savants, des administrateurs, des commerçants, des artistes, à quelque archéologue qui eût étudié cette histoire, qui la comprît, l'aimât, et eût pu en enseigner le respect à ses confrères. Assurément, un avoué ni un ingénieur ne sont à dédaigner dans le conseil souverain de la ville; je ne trouve même nullement qu'un peintre comme Delacroix et un écrivain comme Scribe y fussent déplacés. Mais ce qu'il y faudrait surtout, puisqu'il s'agit d'un lieu universel, qui est la propriété de l'histoire, et non d'un domaine privé qu'on puisse tailler à sa guise comme le potager d'un bourgeois, c'est un homme qui connût vraiment Paris,—et c'est là justement, si j'en juge par les apparences, ce à quoi l'on n'a point songé.
Que l'on ait considéré comme absolument nécessaire de remplacer par de nouveaux noms, dans la liste des rues, ceux qui faisaient double emploi, je n'ai pas du tout l'intention d'aller à l'encontre. En principe, on ne peut blâmer cette idée, surtout après l'annexion de la banlieue, qui a considérablement accru le nombre de ces répétitions. Mais s'est-on strictement tenu dans ces limites, et tous les noms supprimés faisaient-ils bien réellement double emploi? On va en juger.
J'en remarque tout d'abord plusieurs qui ne rentrent en aucune façon dans cette catégorie. Il n'y avait ni deux rues de Cluny, ni deux rues Percier, et il est impossible de comprendre par quel motif on a débaptisé les seules qui existassent. Il était si facile de placer M. Cousin ailleurs que dans la première de ces rues, dont la dénomination exhalait un parfum gothique à réjouir le cœur des antiquaires! M. Cousin, qui est éclectique, se fût contenté de celle qu'on lui eût offerte. En sa qualité d'archéologue passionné, il a dû souffrir de raturer avec son nom celui d'une rue du treizième siècle, et je le préviens que les amateurs du vieux Paris ne le lui pardonneront pas sans peine. Si l'on tenait à le placer dans le voisinage de la Sorbonne, pour ne point déranger ses habitudes, il y avait la rue des Poirées, qui n'est pas fort jolie sans doute, mais dont un philosophe se serait probablement accommodé aussi bien que le chancelier Gerson,—ou la place Louis-le-Grand, que, par une contradiction singulière avec le principe même de la nouvelle nomenclature, la commission a mise encore sous le patronage du même chancelier.
Le 10e arrondissement possédait une rue de Chastillon, ainsi nommée de l'un des architectes qui ont construit l'hôpital Saint-Louis. Certes, Chastillon n'est pas un grand homme; mais s'il fallait effacer des rues de Paris tous ceux qui ne sont pas de grands hommes, la nouvelle liste de l'administration même courrait risque d'être diminuée d'un bon tiers. Je n'aurais point conseillé de le mettre; il fallait le laisser puisqu'il y était. L'avenue des Triomphes n'était pas davantage un double emploi; si l'on a craint une confusion avec la rue de l'Arc-de-Triomphe, c'est vraiment pousser le scrupule un peu loin. Quant à la rue de la Triperie, je conçois qu'on l'ait débaptisée sans autre motif que ce vilain nom qui faisait tache dans le nouveau Paris: nos pères n'étaient pas gens si délicats que M. le préfet de la Seine.
Comment et par où la rue Vendôme pouvait-elle se confondre avec la place ou le passage du même nom? Qu'on ait supprimé la rue de Beauvau, dans le 12e arrondissement, parce que cette désignation pouvait faire croire qu'elle conduisait à la place Beauvau, située bien loin de là; qu'on ait agi de même pour la rue Voltaire, qui avait le tort de ne pas aboutir au quai du même titre, soit! Mais ici, rien de pareil. Il est tout naturel qu'une rue qui conduit à une place porte le même nom que cette place, ne fût-ce que pour indiquer qu'elle y aboutit, et qu'un passage situé dans une rue porte le même nom que cette rue, ne fût-ce que pour indiquer l'endroit où il se trouve. Cela est si vrai que la commission elle-même, par une inconséquence bizarre, a suivi, dans ses dénominations nouvelles, une marche semblable à cette qu'elle condamnait dans les dénominations anciennes: on trouve dans sa liste la rue et la place de l'Argonne, la rue et l'avenue de Bouvines, la rue et le passage d'Alleray, etc., etc., comme si elle avait pris à tâche de se condamner de sa propre main.
Je ne vois pas davantage en quoi la rue des Amandiers-Sainte-Geneviève faisait double emploi soit avec la rue Sainte-Geneviève, soit avec la rue des Amandiers-Popincourt. Ce vocable avait pour lui l'avantage non-seulement d'être connu et consacré depuis longtemps, mais encore d'être tout à fait charmant, beaucoup plus, à coup sûr, que celui du géomètre Laplace. La rue du Moulin-de-Javelle se distinguait non moins aisément de toutes les autres rues du Moulin semées sur les divers points de Paris, et elle indiquait à ceux qui aiment à retrouver la trace des vieilles choses, l'emplacement de ce rendez-vous si fameux à la fin du dix-septième et au commencement du dix-huitième siècle, célébré dans tous les vaudevilles du temps et rendu presque illustre par une des plus spirituelles comédies de Dancourt.
Si c'est une règle élémentaire de ne toucher aux noms des rues de Paris qu'en cas de nécessité absolue, il n'est pas moins évident que les changements doivent porter de préférence sur les voies les moins anciennes, les moins historiques, les moins consacrées par le temps et les souvenirs, sur celles aussi qui font partie des obscurs et lointains parages de la banlieue et ne sont pas couvertes par cette longue possession du droit de cité qui était jadis une protection efficace. La commission, j'aime à lui rendre cette justice, a généralement suivi cette marche, hormis toutefois un certain nombre de cas que j'ai peine à comprendre. Si l'on voulait absolument effacer quelque part le nom de Rossini et celui du Ranelagh, portés à la fois par une rue et une avenue, les convenances populaires, comme les souvenirs historiques, commandaient de faire porter cette suppression plutôt sur des rues subalternes, ou destinées à disparaître prochainement, que sur d'importantes avenues, où le changement va produire une perturbation bien autrement considérable. On ne peut croire que la commission municipale, dans une pensée d'opposition coupable, ait voulu humilier Rossini, au moment même où il venait de recevoir la croix de grand officier de la Légion d'honneur; quant au Ranelagh, pour peu qu'elle ait eu l'imprudence de prendre ses renseignements sur son compte auprès des journaux officieux, peut-être a-t-elle cru, avec les grands érudits du Pays, qu'il avait été fondé par un officier d'ordonnance du vainqueur de Waterloo, et que dès lors elle faisait un acte patriotique en effaçant ce nom.
Il y avait deux rues Pavée, et deux rues des Marais, sans compter celles de la banlieue. Pourquoi avoir justement raturé, sur ces quatre étiquettes, celles qui étaient consacrées par la possession la plus ancienne? Pourquoi, parmi toutes les rues placées sous le vocable de Ménilmontant, avoir respecté celles qui se trouvent à Belleville et débaptisé celle de Paris, une voie historique, rappelant des souvenirs qui étaient pour ainsi dire incarnés avec son nom? Pourquoi?...
Tes pourquoi, dit le dieu, ne finiront jamais.