Arrêtons donc ici cette première partie de notre examen, et passons à la seconde, où nous aurons bien d'autres questions à faire.
J'ai cherché à me rendre compte des principes qui ont guidé la commission dans le choix des noms nouveaux qu'elle a substitués aux anciens, et je n'ai pu encore en venir à bout. Je vois bien dans sa liste des personnages de toute nature et de tout pays, depuis les plus illustres jusqu'aux plus inconnus, depuis des prélats et des missionnaires jusqu'à des athées; mais je ne vois pas quelle marche elle a suivie, et la logique de son plan m'échappe. On dirait qu'elle a mis pêle-mêle dans une urne cent quatre-vingt-seize noms choisis au hasard par un commis des bureaux de l'Hôtel de Ville, et qu'elle les a inscrits dans l'ordre où les lui présentait ce classique enfant aux yeux bandés, qui était chargé de symboliser la Fortune dans le tirage des anciennes loteries.
Sauf peut-être une demi-douzaine d'exceptions, qu'on est tenté de prendre pour un pur effet du hasard, elle ne paraît pas avoir cherché un moment à procéder autant que possible par voie d'assimilation, de manière à enchaîner en quelque sorte le nouveau nom à l'ancien souvenir. Il est évident que le hasard seul a pu substituer le nom de Raphaël à celui du Ranelagh, remplacer la rue d'Amboise par la rue Thibaud, l'impasse des Miracles par la rue Lancret, et la rue Notre-Dame par la rue Desbordes-Valmore. Dans le cinquième arrondissement, si la Sorbonne a rappelé à la commission le chancelier Gerson, le collége historique de Louis-le-Grand ne lui a rien rappelé du tout, ni son fondateur Guillaume Duprat, ni aucun de ses illustres professeurs; et le Collége de France n'a pas été plus heureux. L'arrondissement du Palais-Bourbon n'a obtenu en partage que des noms guerriers, sauf un seul, qui ne touche par aucun côté à l'éloquence parlementaire. Le nom de Charles Lebrun, le premier directeur des Gobelins, ne lui est même pas venu à la pensée, dans le treizième arrondissement. Enfin, car il faut abréger, lorsqu'il s'est agi de rebaptiser les alentours de la place Royale, elle n'a songé à aucun des hôtes fameux qui illustrèrent, au dix-septième siècle, cette place et les rues voisines, depuis le cul-de-jatte Scarron jusqu'à la marquise de Sévigné.
Une trentaine de saints ont été supprimés dans l'ancienne nomenclature, sans compter ceux qui l'ont été en double et en triple exemplaire. Pas un d'eux n'a été remplacé par un autre. Je n'en fais pas un crime à la commission: elle est de son siècle, où les saints ne sont pas en aussi bonne odeur que les chimistes. Qu'auraient dit les gens éclairés si elle avait eu la faiblesse de puiser dans le calendrier? Il faut reconnaître d'ailleurs qu'elle a eu du moins le bon goût d'admettre dans sa liste des noms comme ceux de Baussel, d'Affre et de Bridaine. Peut-être eût-il été de meilleur goût encore, pendant qu'elle en était aux prédicateurs, de ne pas s'arrêter à Bridaine et d'aller jusqu'à Lacordaire; mais je n'insiste pas sur ce point délicat. Ce que je voulais dire, c'est que les saints détrônés ont eu la plupart des géomètres et des naturalistes pour successeurs, ce qui est dans la logique des choses. Seulement il eût fallu prendre garde à certains contrastes pour le moins bizarres, dont je ne citerai qu'un exemple, celui de l'athée Lalande substitué au nom de Sainte-Marie.
Les savants et les mathématiciens de tout genre, particulièrement les ingénieurs, se partagent presque toute la liste avec les généraux. Quand je dis les généraux, ce n'est pas pour exclure les simples colonels, comme le colonel Brancion et le colonel Combes. La commission a traité l'épaulette avec une véritable munificence: elle a recueilli jusqu'à des noms comme ceux d'Allent et de Lemarrois, dont les profanes n'eussent même pas soupçonné l'existence. Le décret du 2 mars précédent avait distribué d'un coup les noms de dix-neuf généraux, tous du premier empire, aux dix-neuf sections de la rue Militaire transformée en boulevard. Mais les savants ont été plus généreusement favorisés encore. Le royaume de Paris est aux ingénieurs, et M. Haussmann leur devait bien cela. La gloire accordée aux ingénieurs morts est la garantie de celle qui attend les ingénieurs vivants. Tracez de nouvelles rues, messieurs, ne vous lassez pas; creusez, abattez, percez, nivelez! La voie que vous alignez au cordeau est peut-être celle qui dans vingt ans portera votre nom.
Les mathématiques ont enfin trouvé leur grand jour de gloire. La commission a mis une auréole à la table des logarithmes. Elle a fait monter en masse les géomètres au Panthéon. D'Alembert, Deparcieux, Poinsot, Laplace, Nollet, Fresnel, Vernier, Polonceau, Mariotte, Davy, Berzélius, Galvani, Oberkampf, etc., etc., flamboient comme des météores dans la liste, où Bayen, Gauthey, Cugnot, et nombre d'autres étoiles de dixième grandeur, complètement inaperçues jusqu'alors du commun des mortels, rayonnent d'un timide et modeste éclat. Connaissiez-vous Bayen? Aviez-vous quelque notion de Cugnot? Le nom de Lamandé avait-il jamais frappé vos yeux ou vos oreilles? Et n'êtes-vous pas émerveillé des trésors d'érudition qui se cachent dans le sein de la commission municipale, quand elle inscrit triomphalement sur sa liste les noms de Gomboust et de Rouvet, qui ne s'attendaient certes pas, de leur vivant, à l'honneur de servir un jour de parrains à deux rues de Paris?
Après les généraux et les ingénieurs, les artistes n'ont pas été oubliés. On a même ressuscité, pour la circonstance, le graveur Richomme, le musicien Wilhem et le serrurier Biscornet, ce qui est assurément pousser la condescendance aussi loin que possible. Mais, je ne sais pourquoi, les belles-lettres n'ont pas été aussi généreusement traitées, et l'Académie française, avec Quinault, Lacretelle, Casimir Delavigne, et... Dangeau, fait piètre mine à côté du brillant contingent fourni par ses sœurs, l'Académie des beaux-arts et l'Académie des sciences. Décidément l'Académie française n'est pas en faveur aujourd'hui.
Ce que la commission semble avoir particulièrement oublié, ce sont justement les noms auxquels elle eût dû penser avant tout, c'est-à-dire ceux des hommes célèbres nés à Paris. Je pourrais dresser ici sans peine une liste d'une centaine au moins de ces noms, qui n'ont pas encore trouvé place au baptême des innombrables rues de leur ville natale. Est-on bien fondé à dédaigner des hommes comme Anquetil-Du-Perron, Arnauld, le père Bouhours, l'ébéniste Boule, Charlet, Carmontelle, les sculpteurs Cartellier, Chaudet, Falconet, le comte de Caylus, le moraliste Charron, le dramaturge la Chaussée, Collé, la Condamine, madame Deshoulières, Dufresny, le jurisconsulte Dumoulin, l'économiste Dupont de Nemours, le maréchal de la Ferté, Nicolas Flamel, Furetière, Gail, Fréret, qui, déjà considérables en eux-mêmes, prennent une valeur bien plus grande lorsqu'on les compare à la majorité des élus? Si l'exécution d'un plan de Paris a mérité à Gomboust l'honneur de devenir le parrain d'une rue, à plus forte raison cet honneur n'était-il pas dû à Sauvat et à cinq ou six autres, qui ont écrit l'histoire de la ville, qui y vinrent au monde, et qui sont bien autrement connus? Comment se fait-il que Fourcroy, un chimiste pourtant, n'ait pas trouvé place là où l'on admettait Vernier et Laugier? Croit-on qu'Alexandre Hardy et Jodelle, en leur qualité de fondateurs de notre vieux théâtre, eussent été déplacés aux abords de quelqu'une de nos salles de spectacle? Où était la nécessité de recourir si largement aux pays étrangers, quand Gros, Guérin, le peintre Lebrun, le philosophe Malebranche, Naudé, Étienne Pasquier, Quatremère, Rollin, Sylvestre de Sacy, Jean-Baptiste Rousseau et Saint-Simon, l'auteur des Mémoires, sont encore exclus de la nomenclature des voies de Paris? Pense-t-on même que Laujon, Legouvé, Lemierre, le Nôtre, Patru, Perrault, l'abbé de Rancé, Tavernier, Santeuil, de Thou, l'orientaliste Rémusat et le poëte Villon n'eussent pas valu Biscornet, Yvart, Nicot, et tant d'autres, sur lesquels, outre l'avantage de la notoriété, ils ont celui d'être nés à Paris? Madame de Staël, elle aussi, est une Parisienne: pousserait-on la rancune jusqu'à lui faire porter, aujourd'hui encore, la peine de sa petite guerre de langue et de plume contre le premier empereur?
On a donné à deux rues les noms de Titien et de Beethoven, qui ne sont jamais venus chez nous: je suis loin de m'en plaindre, on le croira sans peine. Le génie est le patrimoine de tous les pays. Mais du moins n'eût-il pas fallu oublier d'autres noms aussi grands, plus grands encore, celui de Dante, par exemple, que recommandait spécialement à la commission municipale le voyage qu'il fit à Paris pour y conclure un traité au nom de la Toscane, et y suivre les cours de cette Université qui était alors la lumière du monde savant. Comme Dante, Boccace a séjourné à Paris: on croit même généralement qu'il y est né. Malgré cette circonstance, et bien que Boccace soit un des créateurs de la prose italienne et des plus grands érudits du quatorzième siècle, je comprendrais que le souvenir de son Décameron l'eût fait écarter, si la commission n'avait pris soin de détruire elle-même cette fin de non-recevoir en ajoutant Brantôme sur cette liste où figurait déjà Rabelais.
En s'écartant de ce point de vue exclusif, on trouverait bien d'autres oublis bizarres. Non, Dieu merci, nous ne sommes pas tellement pauvres en grands hommes qu'il fût nécessaire de fouiller, comme l'a fait la commission, dans les sous-sols de la célébrité, pour en exhumer les Ginoux, les Rébeval, les Galleron et les Christiani. Je crois volontiers que ces noms cachent des vies utiles et des actions honorables, sinon éclatantes; mais il faut avouer qu'ils les cachent bien. Toutefois je leur passerais volontiers cette usurpation innocente s'ils n'avaient pris une place que n'ont pu arriver à conquérir jusqu'à présent ni des noms célèbres comme Prudhon et Mathurin Régnier, ni des noms illustres comme madame de Sévigné et Turenne. Penser que Thibaud, Ginoux et Lamandé se prélassent dans cette nomenclature d'où Turenne est exclu, cela est rude, et nous excuse assurément de courir sus à Lamandé, Ginoux et Thibaud.