Mais s'il y a tant de noms que nous ne pouvons parvenir à reconnaître dans la nouvelle liste, c'est un peu la faute de la commission, qui ne les a pas suffisamment désignés. Ainsi de Thibaud, par exemple. C'est peut-être Thibaut de Champagne!... Alors il fallait le dire, et surtout y mettre l'orthographe. Thibaud tout court n'a pas plus de sens que Pierre, Paul ou Jean. Et Leblanc? Il y a dans la biographie trente Leblanc aussi connus, je veux dire aussi inconnus les uns que les autres. Est-ce le numismate, l'homme d'État, le théologien, le voyageur, l'amiral, le chirurgien, l'historien, le peintre, etc., etc.? Personne ne le sait. La rue Leblanc ne dit rien de plus à l'esprit que si elle s'appelait rue Durand ou rue Martin.
Pour d'autres voies, le nom donné par la commission, sans offrir la même obscurité, a l'inconvénient de laisser dans l'incertitude sur le personnage auquel il s'applique. Je trouve une rue Lesueur. Quel Lesueur? Est-ce le peintre ou le musicien? Une rue Mansart. Mais il y a deux Mansart, tous deux architectes, et tous deux à peu près aussi célèbres. Une rue Coustou. Fort bien, s'il n'y avait trois Coustou, qui se valent, ou peu s'en faut. Une rue Vernet. Comme les Coustou, les Vernet sont trois, et la gloire ou le talent de l'un ne l'emportent pas tellement sur ceux de l'autre, que l'on puisse deviner aussitôt duquel il est ici question. Sans doute, Horace est le plus connu de la génération actuelle, parce qu'il a vécu au milieu de nous; mais en sera-t-il de même dans cinquante ans? Peut-être a-t-on voulu les désigner tous trois: rien n'empêchait d'écrire rue des Vernet. J'en dis autant de la rue Dupin: il y a eu bien des Dupin; il y en a encore deux, que leur amitié fraternelle pourra seule empêcher de se disputer le privilége d'avoir baptisé l'une des voies de Paris. Quant à la rue Chénier, il est probable sans doute que c'est le souvenir d'André qu'elle rappelle plutôt que celui de Marie-Joseph, le poëte tragique. Mais pourquoi ne pas le dire? C'était l'affaire d'un simple prénom.
Je ne conçois pas cette horreur des prénoms affichée par la commission municipale. Vous n'en trouverez qu'un seul dans toute sa liste. Cette exception gracieuse a été faite en faveur de M. Victor Cousin, pour concentrer sans doute plus sûrement sur la tête du philosophe un honneur que des esprits malavisés eussent pu reporter au peintre et sculpteur Jean Cousin,—lequel, par parenthèse, eût bien mérité une place au soleil des rues de Paris, à côté de Jean Goujon. Mais si l'on n'a pas eu peur d'écrire: Rue Victor-Cousin, on ne voit pas pourquoi l'on craindrait d'écrire: Rue Horace-Vernet ou André-Chénier.
Je suis aussi fort perplexe pour la véritable origine du nom de la rue d'Albe. Il est peu probable qu'on ait voulu rappeler le souvenir du fameux duc qui fut le bras droit de Philippe II. La situation de cette voie me fait plutôt croire que son nom est une galanterie délicate à l'adresse d'une illustre famille moderne, en mémoire de l'hôtel, récemment détruit, qu'habitait un des membres de cette famille. Mon incertitude est plus grande pour la rue Erard. Quel est ce personnage? Les uns tiennent pour le facteur de pianos, les autres pour l'ingénieur, et, quoiqu'elle puisse sembler bizarre, cette dernière opinion ne manque pas de vraisemblance quand on a remarqué la part faite aux ingénieurs dans la nomenclature. Était-ce trop d'un simple prénom pour fixer les esprits à ce sujet?
Mais ce n'est pas seulement en oubliant de les caractériser, c'est aussi,—cas plus grave,—en les tronquant ou les défigurant, que la commission a rendu certains noms méconnaissables. Ainsi elle écrit d'Arcet et Danville, quand il faudrait, au contraire, d'Anville et Darcet. En disant Héricart pour Héricart de Thury, Brochant pour Brochant de Villiers, Dombasle pour Mathieu de Dombasle, elle se figure ne faire qu'une abréviation, et elle dénature un nom patronymique. Dans ce dernier cas, elle a cru sans doute que Mathieu n'était qu'un prénom: elle a eu tort. J'ai cherché longtemps ce que pouvait être ce d'Alleray, choisi pour parrain d'une rue et d'une place, et ce n'est pas sans peine que je suis parvenu à retrouver, sous ce tronçon informe, le magistrat Angran d'Alleray. Enfin en voulant perpétuer, dans le titre de la rue Rennequin, le souvenir de l'inventeur de la machine de Marly, la commission non-seulement a commis l'erreur banale qui a substitué le simple constructeur à l'inventeur véritable, mais elle a étrangement défiguré son nom. Il s'appelait, en effet, Rennequin Sualem, et Rennequin ne fait ici que l'office d'un prénom.
Que conclure de ces erreurs et de ces oublis? Rien, sinon que nous sommes tous faillibles, et que nous avons droit à l'indulgence de M. le préfet de la Seine s'il nous est arrivé à nous-même d'en commettre dans notre travail. Quant à la multitude de noms obscurs choisis par la commission, j'en tire la conséquence qu'elle a été guidée par la pensée philosophique et hautement nationale d'encourager les ambitions les plus modestes. Il est clair qu'aucun de nous ne doit désespérer de conquérir un honneur où Rébeval est arrivé, et qu'on peut se flatter, sans trop d'orgueil, de l'espoir d'obtenir quelque jour une place entre Thibaud et Ginoux, Biscornet et Christiani.
II
UN CHAPITRE DES RUINES DE PARIS MODERNE
Encore un peu de temps, et Paris deviendra un sujet d'études aussi obscur, aussi embrouillé, aussi enveloppé d'impénétrables ténèbres que Tyr et Babylone. Il n'a pas fallu à M. Flaubert plus d'imagination pour reconstruire Carthage, à M. Mariette et à M. Fiorelli plus de patience pour exhumer pierre à pierre Memphis et Pompéia, plus de science et de sagacité à Cuvier pour reconstituer le mastodonte à l'aide d'une seule dent du monstre, qu'il n'en faut aujourd'hui à qui veut retrouver le Paris de nos aïeux sous les ruines et les transformations innombrables qui l'ont bouleversé de fond en comble, et le faire revivre dans sa physionomie, dans ses mœurs, dans ses monuments et dans ses rues. On a si bien pris à tâche de trancher, sur tous les points à la fois, les liens de la tradition, et de rompre violemment jusqu'aux moindres anneaux de cette chaîne d'or qui rattachait le présent au passé, que l'histoire de Paris, pour peu seulement qu'on remonte à un siècle en arrière, ne se révèle qu'au prix des plus laborieux efforts, et qu'il faut extraire patiemment, à travers des monceaux de décombres, les lambeaux mutilés de ce tableau rétrospectif qui devrait, pour ainsi dire, éclater de lui-même au grand jour et s'afficher à chaque pas dans le Paris d'aujourd'hui. Les annales ecclésiastiques de la vieille cité ne sont pas moins difficiles à ressaisir, dans ces ténèbres qui s'épaississent chaque jour, que ses annales civiles et administratives, physiques et monumentales: peut-être même le sont-elles davantage encore, car elles ont été plus rarement et, en général, moins profondément explorées.
En relisant dernièrement l'Histoire de la ville et de tout le diocèse de Paris, publiée en 1754 par l'abbé Lebeuf, et dont un érudit vient de donner une nouvelle édition, laborieusement complétée[14], j'étais frappé de voir à quel point cet ouvrage a doublé d'intérêt et de prix par le redoublement de ruines que nous fait la transformation radicale de la ville nomade. On peut dire, en un certain sens, que plus les derniers travaux lui donnent un caractère archéologique et rétrospectif, plus il y gagne d'actualité.