Il n'y a guère qu'un siècle que le savant académicien écrivait, et cet intervalle a suffi pour changer complétement le caractère de son livre. La revue qu'il avait entreprise n'est plus guère maintenant qu'une revue des fantômes, comme celle de la ballade allemande, et son histoire s'est métamorphosée en nécrologe. Des églises, des couvents, des colléges qu'il décrit, non-seulement la plupart ont été détruits, mais souvent même la trace en a disparu, et les éléments sur lesquels il appuie ses descriptions, les emplacements qu'il indique, les points de repère et de comparaison qu'il choisit, se sont modifiés ou évanouis comme les monuments, de telle sorte que l'obscurité s'accroît de toutes les précautions qu'il avait prises pour la dissiper. C'est un travail de le lire, et pour le bien comprendre, fût-ce avec le secours assidu du commentateur le plus compétent, il est bon de s'être préparé par des études préalables, et il est nécessaire d'avoir sous les yeux un plan de ce Paris du dix-huitième siècle, qu'on semble avoir voulu définitivement enterrer dans la fosse de l'ancien régime.

L'abbé Lebeuf avait trouvé intacts et debout à peu près tous les monuments fondés depuis l'origine de la monarchie. On considérait en ce temps-là les édifices du passé comme des témoins de l'histoire; c'était un trésor acquis, que l'on respectait en cherchant à l'accroître. Nous avons changé tout cela; Paris moderne est un parvenu, qui ne veut dater que de lui, et qui rase les vieux palais et les vieilles églises pour se bâtir à la place de belles maisons blanches, avec des ornements en stuc et des statues en carton-pierre. Au dernier siècle, écrire les annales des monuments de Paris, c'était écrire les annales de Paris même, depuis son origine et à toutes ses époques; ce sera bientôt, si M. Haussmann n'est enfin pris de remords, écrire tout simplement celles des vingt dernières années de notre existence.

Rien ne peut mieux faire mesurer l'étendue des ruines au prix desquelles la nouvelle capitale a payé sa splendeur géométrique, que la lecture des vieux historiens de Paris, naïf inventaire de tant de trésors admirables, gaspillés, jetés au vent par des héritiers prodigues, ou échangés contre tant de clinquant, de ruolz et de chrysocale. Et quand je dis l'édilité moderne, je n'entends point parler seulement de celle que nous subissons depuis une douzaine d'années; celle-ci est la plus coupable, mais non la seule. D'ailleurs, le vandalisme destructeur de la Révolution avait précédé le vandalisme de restaurations et d'embellissements de MM. les ingénieurs et les préfets de la Seine. Dans le chapitre des démolitions, 1795 est la préface de 1865. Sur le seul point abordé par l'abbé Lebeuf, la liste de nos pertes atteindrait des proportions invraisemblables. Les deux tiers pour le moins des églises qu'il passe successivement en revue, dont plusieurs étaient des œuvres d'art, dont plus les humbles même se recommandaient par quelque point à l'attention de l'historien et de l'archéologue; les trois quarts des couvents et des colléges, consacrés par tant de souvenirs, ont entièrement et définitivement disparu. Je ne puis songer à faire un relevé complet: rien que pour les deux volumes publiés jusqu'à présent dans la savante édition qui me sert de guide, il embrasserait une centaine de noms. Il me suffira d'aborder les premiers chapitres, afin de donner au lecteur une idée du reste.

L'abbé Lebeuf traite d'abord de Notre-Dame et de ses dépendances. Notre-Dame vit toujours: on l'a même restaurée avec un respect pieux, sur lequel nous ne sommes pas blasés, et que nous apprécions d'autant mieux. Mais que sont devenues les succursales dont elle était flanquée de toutes parts, et qui faisaient à la basilique comme une couronne d'églises: sur le côté septentrional, Saint-Jean-le-Rond, où était son baptistère; à quelques pas, en face, Saint-Christophe, un édicule gothique délicatement construit; par derrière, Saint-Denis-du-Pas, qui remontait pour le moins au dixième siècle? On sait ce que la populace parisienne a fait du palais archiépiscopal et de ses chapelles. La petite église de la Madeleine, célèbre par la haute et puissante confrérie où les rois de France tenaient à se faire inscrire en première ligne, qui avait pour abbé l'évêque de Paris et pour doyen laïque le premier président du parlement, a été détruite sous la Révolution, comme cette humble Madeleine de la Ville-l'Évêque, qui a eu pour héritier le fastueux temple grec du boulevard. Le nom de Saint-Pierre aux-Bœufs n'est plus qu'un souvenir. Un autre édifice religieux de la Cité, la microscopique église de Sainte-Marine, subsiste encore aujourd'hui, métamorphosée en ateliers, dans l'impasse du même nom. Les Parisiens ne se doutent pas de la quantité de couvents et de chapelles, débris souvent précieux du grand art du moyen âge, qui ont été absorbés par des maisons particulières, et cachent leurs ogives déshonorées au fond d'un entrepôt de charbons ou d'une boutique d'épicier, sans parler des autres monuments, comme Saint-Julien-le-Pauvre,—rare échantillon de la plus pure architecture gothique, où siégeaient jadis les assemblées générales de la glorieuse Université de Paris,—qui se dérobent à tous les regards au fond de ruelles détournées et de cours abjectes, dont les portes ne s'ouvrent que deux ou trois heures par semaine.

Dans la juridiction de Saint-Germain-l'Auxerrois, ce monument vénérable qui n'a échappé aux démolisseurs que pour tomber sous la main plus terrible encore des restaurants, on aurait peine à retrouver la trace de la chapelle de Saint-Éloi, bâtie par les soins de la riche corporation des orfévres, probablement sur les dessins de Philibert Delorme, et enrichie par le ciseau de Germain Pilon: de l'église collégiale de Sainte-Opportune, un spécimen de cette noble architecture des treizième et quatorzième siècles qui se fait aujourd'hui si rare; de Saint-Landry, où était le beau mausolée de Girardon; de l'église des Saints-Innocents, l'une des plus anciennes de Paris, contemporaine au moins de Philippe Auguste, déjà érigée en cure au douzième siècle, siége de la grande confrérie des crieurs de corps et de vin, si curieuse et si pittoresque avec sa haute tour et sa tourelle octogone à fanal, ses galeries, ses cellules construites pour servir d'asile aux recluses volontaires, son portait où l'on voyait sculptée en relief la légende des trois vifs et des trois morts, le fameux cimetière avec sa danse macabre, et ces charniers historiques où était installée une foire perpétuelle, et où les échoppes d'écrivains publics, de lingères, de marchands d'estampes, de marchandes de modes, masquaient les tombeaux et les épitaphes.

Saint-Thomas et Saint-Louis-du-Louvre, Saint-Honoré, Saint-Nicolas et cet illustre collége des Bons-Enfants, qui a légué son nom à une rue, et dont les pauvres écoliers parcouraient la ville en demandant leur pain à grands cris afin de pouvoir ensuite vaquer en repos à leurs études, n'ont pas été plus heureux. Qu'est devenu Saint-Jacques-de-l'Hôpital, avec son église et l'asile fondé en faveur des pauvres voyageurs par cette confrérie des pèlerins de Compostelle, dont la magnifique procession réjouissait tous les ans, au mois de juillet, les yeux des Parisiens émerveillés? Qu'est devenu Saint-Sauveur, ce Saint-Denis des vaillants farceurs de la rue et de l'hôtel de Bourgogne, qui gardait les tombes de Gaultier-Garguille, de Gros-Guillaume, de Turlupin, et de leurs successeurs Guillot-Gorju et Raymond Poisson? Où sont l'église des Filles-Dieu, la chapelle de la Jussienne, et l'antique hôpital de la Trinité, dont les confrères de la Passion avaient fait le berceau du Théâtre-Français?

Mais où sont les neiges d'antan?

Ainsi, sur le seul territoire de Saint-Germain-l'Auxerrois, voici une quinzaine d'édifices religieux balayés de la surface du sol, et si bien balayés que, pour la plupart, ils n'ont pas laissé l'ombre d'un vestige, et que, souvent même, il serait fort difficile d'en indiquer l'emplacement exact. Les rues de Paris ont la même instabilité que ses monuments: on a tellement remué et remanié le sol, les moindres coins de sa superficie ont si fréquemment changé de destination, de nature et de nom, tantôt impasses et tantôt larges avenues, hier chargés de maisons à six étages, aujourd'hui traversés par des boulevards de trente mètres, qu'il devient impossible de rien discerner sous ce flot mobile et changeant. Et je n'ai pas tout dit, car il resterait à énumérer encore je ne sais combien de communautés et de monastères, tous avec leurs églises, tous avec leur histoire et leurs souvenirs.

N'oublions pas Saint-Gervais et ses démembrements, dont il ne reste pour ainsi dire plus un seul aujourd'hui; l'église et le prieuré de Saint-Martin-des-Champs, occupés par le Conservatoire des arts et métiers, qui a établi sous les voûtes gothiques du sanctuaire un magasin de machines hydrauliques; le Temple, monument historique par excellence, consacré successivement par le séjour de l'ordre religieux qui lui a donné son nom, des Hospitaliers et des chevaliers de Malte, par la captivité de Louis XVI et de la famille royale; tour à tour lieu d'asile et de franchise, libre et profane académie où la muse familière de Chaulieu divertissait la cour du grand prieur de Vendôme, retraite religieuse où les prières des Augustines montaient jour et nuit vers le ciel comme une purification et une expiation. Tant de souvenirs n'ont pu sauver le Temple. Après 1848, ce n'était plus qu'une caserne; depuis 1854, ce n'est plus rien, qu'un square banal, orné d'arbres étiques et d'une maigre cascade.

La Révolution a détruit Saint-Julien des Ménétriers, élevé par la dévotion des jongleurs, ces poëtes et ces musiciens nomades du bon vieux temps. Elle a renversé aussi Saint-Jacques-la-Boucherie, dont la tour, longtemps occupée par une fabrique de plomb de chasse, restaurée et isolée de nos jours, a eu l'heureuse chance d'échapper à l'artillerie des alignements braqués de toutes parts autour d'elle. Le boulevard de Sébastopol a absorbé jusqu'à l'emplacement de cette curieuse et riche église du Saint-Sépulcre, où se réunissaient en confrérie les pèlerins de Jérusalem; et, en jetant à bas le Prado, il a fait disparaître les dernières traces de la vieille église de Saint-Barthéley, paroisse du Parlement.