Si le boulevard Sébastopol n'avait commis que ce méfait, nous lui pardonnerions aisément. Mais il en a commis bien d'autres, particulièrement sur la rive gauche, de concert avec le boulevard Saint-Germain et surtout la terrible rue des Écoles. Tous trois ont fait leur trouée au milieu d'un effroyable abatis de chapelles et de colléges historiques. Qu'il suffise de citer la magnifique tour de Saint-Jean-de-Latran, seule relique qui subsistât de l'église fondée à Paris par les chevaliers de Saint-Jean-de-Jérusalem; les restes de l'église Saint-Benoît, qui était devenue un théâtre intime, après avoir été un entrepôt de farines et de grains; le collége et la chapelle de Cluny, dont les débris charmants réjouissaient le cœur de l'antiquaire égaré dans les lointains parages de la rue des Grès; ce qui demeurait encore debout de l'église des Mathurins, illustrée par le dévouement des frères de la Trinité; tout ce qui rappelait le souvenir du collége du Trésorier, sur l'emplacement de la rue Neuve-Richelieu; du collége de maître Gervais, rue du Foin; des colléges de Bayeux, de Séez et de Narbonne, rue de la Harpe, et de dix autres non moins fameux dans l'histoire de cette vieille université qui fut la gloire de Paris et de la France. S'il fallait énumérer le reste des monuments disparus depuis deux tiers de siècle, toutes les ruines commencées par les précédentes administrations de la ville, achevées par le tremblement de terre des récentes démolitions, cet article se terminerait par un dénombrement aussi long que celui des vaisseaux grecs dans Homère. Est-il donc écrit que le présent ne puisse vivre que par la destruction du passé?
Ce passé, du moins, ne le laissons pas mourir dans la mémoire oublieuse des Français de l'an 1865 et des Parisiens de M. Haussmann. Qu'il garde, à défaut d'une autre, sa place d'honneur dans l'histoire. C'est surtout par ce temps de démolitions effrénées et d'embellissements implacables que des livres comme celui de l'abbé Lebeuf, malgré leur sécheresse, offrent une utilité et un intérêt particuliers. Corrozel, Du Breul, Sauval, Germain Brice, Lemaire, Félibien et Lobineau, je voudrais que tous ces vieux annalistes de Paris fussent entre les mains de chaque membre de la commission municipale, et que ceux-ci les apprissent par cœur. En leur enseignant l'histoire de la ville prodigieuse qui, dès le treizième siècle, était la capitale du monde, il est à croire qu'ils leur en apprendraient le respect.
III
LES PRÉCURSEURS DE M. HAUSSMANN.
À entendre la plupart des panégyristes du système actuel, il semblerait que les embellissements de Paris ne datent que d'aujourd'hui, et que les régimes précédents n'avaient rien ou presque rien fait dans ce but. On est toujours porté à oublier le passé devant le présent. La vérité est, au contraire, que tous les souverains, sans aucune exception, depuis Henri IV jusqu'à Louis-Philippe inclusivement, se sont préoccupés sans cesse d'embellir, d'assainir, de transformer leur capitale, et, pour y arriver, ont entrepris des travaux innombrables, ouvert de nouvelles rues, élevé de nouveaux monuments, planté de nouveaux parcs ou de nouveaux jardins, déployé en un mot, une activité qui, sans être aussi excessive que celle dont nous sommes les victimes, était mieux entendue et mieux réglée. Je ne veux pas rappeler ici tous ces travaux: on les trouvera énumérés à leur rang dans n'importe quelle histoire de Paris, et, en consultant cette liste si bien fournie, on sera étonné de voir que, depuis plus de deux siècles et demi, il n'est, pour ainsi dire, pas un règne qui n'ait en réalité plus fait pour Paris que le régime actuel, parce qu'il a mieux fait, et qui surtout n'ait légué plus de monuments durables à la postérité.
Tout le monde applaudissait à ces travaux: on ne voit pas qu'il se soit élevé alors ce concert universel d'oppositions, de récriminations, de lamentations, dont M. Haussmann semble avoir accaparé le privilége pour lui seul. Est-ce une contradiction, et faut-il croire que nous sommes devenus plus frondeurs que sous Louis XV, Charles X et Louis-Philippe? Non: c'est tout simplement qu'on construisait autrefois des édifices comme le Palais-Royal, le Luxembourg, l'Hôtel des Invalides, la Porte Saint-Denis, le Palais Bourbon, Saint-Sulpice, l'École Militaire, la colonne Vendôme, l'Arc de Triomphe, la Madeleine, le Palais du quai d'Orsay, tandis qu'on construit maintenant la fontaine Saint-Michel, la tour et la mairie Saint-Germain-l'Auxerrois, le Palais de l'Industrie et le Tribunal de Commerce; c'est surtout parce qu'on bâtissait alors sans détruire, ou en ne détruisant que le moins possible, tandis que de nos jours chaque voie nouvelle et chaque nouveau monument s'étayent sur un piédestal de ruines. Un seul détail servira de point de comparaison: de 1790 au premier septembre 1844, comme il résulte du Dictionnaire des rues de Paris, par M. Louis Lazare, on compte seulement trente-deux voies supprimées, et encore y a-t-il dans le nombre une douzaine d'impasses ou de ruelles infimes: c'est moins, en plus d'un demi-siècle, qu'on n'en supprime en un an aujourd'hui.
Mais mon but, je l'ai dit, n'est pas d'énumérer ici les travaux accomplis ou médités par les administrations précédentes. Je voudrais seulement présenter au lecteur, comme un commentaire naturel de ce livre, un certain nombre de projets enfantés par l'imagination féconde des utopistes pour l'embellissement et la transformation matérielle de Paris. M. Haussmann a eu une foule de prédécesseurs platoniques, dont les plans ingénieux ne lui auraient rien laissé à faire, s'ils avaient été en rapport avec un gouvernement digne de les comprendre, ou appelés à l'honneur de diriger les destinées de Paris. Un voyage très-abrégé à travers la curieuse galerie de ces fondateurs de Salente et de cités-modèles, dont les rêveries avaient devancé les réalités actuelles, ne sera peut-être pas dépourvu d'intérêt, et, sans diminuer en rien la gloire de M. Haussmann, qui assurément ne les connaît pas, il pourra lui fournir à lui-même une justification pour quelques-uns de ses travaux passés et des idées pour ses travaux futurs.
Le premier en date que nous rencontrons c'est ce Raoul Spifame qui publia vers 1560, ou un peu auparavant, un recueil d'Arrêts royaux, datés de 1556, où il émit toutes ses idées sur la réforme des lois, des institutions, des mœurs et usages, de la police, comme sur les embellissements et l'amélioration de Paris. Il a si bien réussi à donner à son recueil la forme et le caractère officiels, et, parmi bon nombre d'excentricités, sans préjudice de quelques extravagances, il a mêlé tant de vues excellentes et pleines de sens, il a rendu tant d'ordonnances dont le temps s'est chargé de démontrer la justesse, que plusieurs historiens ont été dupes de sa petite supercherie et ont fait honneur au roi Henri II des combinaisons politiques, administratives et sociales de maître Raoul Spifame.
Des trois cent neuf arrêts dont se compose le livre de Spifame[15], cinq ou six seulement ont directement rapport à la ville de Paris, et sur ce terrain son utopie se renferme dans les limites les plus modérées et les plus légitimes. Par les arrêts 291 et 292, il décrète l'établissement d'égouts, le pavement et l'élargissement des rues, le percement des impasses, enfin un système de travaux destinés à combattre «l'ordure et infection dont y viennent les pestilences et autres maladies incognues,» à procurer la sécurité au passant, à lui permettre d'échapper aux révoltes, aux séditions, aux attaques des voleurs, etc. Il veut que l'île Notre-Dame, réunie par un pont à l'île voisine, soit environnée de quais de pierre de taille, «y ayant plusieurs huisseries et poternes à dévaller à la rivière de toutes parts, pour du dedans des dicts quays par toute l'étendue de la dicte isle, en faire une place marchande à y descendre tout le bois, le vin, foin, paille, etc., sans plus en empescher le port de Grève, ni le port au Foing;» qu'on y bâtisse une succursale à l'Hôtel de Ville, «où sera le bureau et comptouer des dictes marchandises,» et à l'un des bouts une grosse tour qui servira tant à loger les munitions de guerre, la poudre «et autres choses périlleuses,» qu'à tenir en respect les ennemis en cas de siége et à protéger Paris. L'arrêt 509 et dernier ordonne que tous les métiers puants, malsains, bruyants soient renvoyés hors Paris et confinés dans la banlieue.
Après ce précurseur, que nous ne pouvions nous dispenser de mentionner, nous allons faire un saut de plusieurs siècles, pour arriver tout de suite à l'époque moderne, dont nous n'avions pas d'abord l'intention de sortir. Nous ne nous arrêterons même pas aux vastes projets de Henri IV, ni aux plans qui s'y rattachent et dont il reste des témoignages dignes d'attention. Est-il besoin de dire que nous n'avons nullement la prétention de faire une revue complète, qui demanderait un nouveau volume à elle seule? Parmi des centaines d'élucubrations inspirées de tout temps par le désir de transformer Paris, nous allons en choisir seulement comme types une douzaine des plus curieuses, des plus originales et des moins connues.