On sait tout ce que Louis XIV avait l'ait pour l'amélioration et l'embellissement de la ville. Le gouvernement de Louis XV fit beaucoup de choses aussi, et il en médita davantage, qui n'eurent pas de suites, et n'ont laissé de traces que sur le papier. Au long règne de madame de Pompadour se rattachent particulièrement un grand nombre de projets, qui ne visaient à rien moins qu'à renouveler la face de Paris. En première ligne venait, comme toujours, l'achèvement du Louvre; puis c'était le déblayement des quais, l'ouverture d'un certain nombre de jardins, la reconstruction de la Cité presque tout entière. Le frère de la favorite, M. de Marigny, surintendant des bâtiments, et le préfet de police, M. de Sartines, chacun dans sa sphère, secondaient ces travaux et favorisaient ces plans de tout leur pouvoir. Surexcités par des circonstances si propices, l'imagination des faiseurs de projets avait naturellement pris feu, et cent voix bruyantes se mirent à sonner la charge, à pousser en avant, à aiguillonner les lenteurs officielles.
Pendant douze à quinze ans, on vit paraître une foule de mémoires, d'estampes, de brochures, d'articles de journaux, de volumes, qui proposaient leur idée, bâtissaient leur système, apportaient leur rêve.
En 1748, après les succès de la guerre de Flandres et des Pays-Bas, paraissait dans le Mercure l'explication d'une nouvelle place monumentale, dite la Place de Mars, à établir au carrefour Buci, sur les plans de l'architecte Lagrené père: la place de Mars n'a jamais existé ailleurs que dans le Mercure. L'année suivante, le même journal publiait un mémoire sur l'achèvement du Louvre. En 1756, parut un ouvrage d'une portée plus vaste, et qui mérite une place à part dans cette exploration des limbes où s'élaborait théoriquement la ville de M. Haussmann. Je veux parler du Projet des embellissements de la ville et faubourgs de Paris, par Poncet de la Grave.[16] L'auteur n'était alors qu'un avocat au Parlement, mais les fonctions publiques qu'il occupa un peu plus tard, et le soin qu'il prend de nous révéler, dans l'avertissement préliminaire, qu'il a publié son ouvrage pour complaire à des personnes de la première considération, et élevées en dignité, donnent pour ainsi dire à ses idées un caractère semi-officiel, comme on s'exprimerait aujourd'hui.
Poncet de la Grave n'y va pas de main morte, et son zèle s'étend sur toute la surface de Paris. Il commence ses embellissements par la création d'une vaste place, sur les débris du préau de la Foire Saint-Germain et des rues adjacentes, qu'il abat. Il entoure cette place carrée de quatre magnifiques hôtels, bâtis dans le même goût et sur le même niveau que la colonnade du Louvre, et dont il décrit en détail la riche ornementation. Derrière ces quatre hôtels, il trace une rue de vingt pas de largeur, qui fait le tour des quatre façades, puis il déroule sur tous les côtés une colonnade double, où alternent les marbres verts, rouges et blancs, dont les chapiteaux et les bases sont de bronze doré, et qui sera couronnée d'une terrasse à balustrade. Aux quatre angles de la colonnade il élève quatre portes, sur lesquelles on placera des groupes de statues de grandeur naturelle. L'entre-deux des colonnes, du côté des rues, sera fermé par une grille de fer doré de quatre pieds de haut, et, en dedans, rempli par un piédestal de marbre supportant les statues des grands hommes. Enfin, au milieu de la place surgira, du fond d'un grand bassin rempli d'eau, une montagne de bronze dominée par la statue équestre du roi, d'une main tenant les rênes de son cheval, de l'autre montrant avec son bâton de commandement les portes du Temple de Janus, figurées à sa droite, à coté de l'entrée, avec les écussons des villes ennemies suspendus aux branches de palmier et de laurier entrelacées qui la recouvrent; la statue de la France dans le bas, couchée sur un amas de drapeaux, de tambours, de canons, et les deux figures symboliques de la Paix et de la Concorde.
Poncet de la Grave demande ensuite qu'on aligne la rue d'Enfer, en élevant au bout de cette rue un arc de triomphe à trois grandes portes, surmonté d'un statue équestre; qu'on achève le vieux Louvre, en abattant les maisons qui s'opposent à ce travail; qu'on perce une large voie en face du grand vestibule qui donne sur la place du côté de la rue Froid-Manteau, et qu'on embellisse les Champs-Élysées par l'adjonction d'une cascade et d'un magnifique bassin. Chaque barrière doit être remplacée par un arc de triomphe à deux portes, et Paris clos tout entier par un boulevard, formé d'un mur sur lequel on conservera une espèce de terrasse, et qui sera coupé de tours carrées et rondes alternativement. Il règle même la construction des maisons, qui devront être élevées de quatre étages, non compris les mansardes; terminées par une balustrade de pierre et ornées de balcons à toutes les fenêtres. Il propose pour les Tuileries et le Palais-Royal des embellissements que le lecteur aurait peine à comprendre aujourd'hui, à cause des nombreuses modifications apportées depuis lors à l'état des lieux; suggère des réparations et des améliorations pour tous les ponts existants, et en indique de nouveaux à bâtir sur divers points. Le Palais de Justice, les quais, les places, les fontaines, etc., sont ensuite l'objet d'observations et de propositions analogues, et il pousse la sollicitude jusqu'à indiquer l'emplacement de quatre casernes qui lui paraissent indispensables pour loger les troupes employées à la sûreté de Paris, vœu modeste et qui a été bien dépassé par la réalité.
Dans la deuxième partie de son ouvrage, Poncet de la Grave revient sur plusieurs de ses projets pour les agrandir et les compléter. Ainsi il demande qu'on abatte tout ce qui borne la vue des Tuileries jusqu'à la rue Saint-Nicaise et dans l'étendue entière de la perspective; qu'on forme alors une magnifique place, avec une grille percée de trois portes de marbre blanc qui seront ornées de statues. Pour dégager la colonnade du Louvre, qui venait d'être finie et réparée par les soins du marquis de Marigny, il propose de renverser toutes les maisons et tous les édifices qui se trouvent dans l'alignement, jusqu'au quai de l'École, en découvrant le frontispice de Saint-Germain-l'Auxerrois, et en traçant une place bordée de façades uniformes et décorée de deux fontaines; puis de percer une large rue neuve dans la direction de la principale entrée. Poncet de la Grave, comme on voit, est très-prodigue de places, de statues et de fontaines, et pour subvenir aux frais de tous ces plans, qu'on n'accusera pas de mesquinerie, il dispose d'une caisse des embellissements qui répond à toutes les objections, mais en oubliant de nous dire à quelle source elle doit s'alimenter.
Le projet le plus original de cette deuxième partie est celui du Palais des Savants, destiné à recevoir, en une longue et grandiose perspective, les statues de ceux qui se sont distingués dans les diverses branches des sciences humaines, et, au-dessus, les bustes de tous les grands hommes de France. L'entrée principale doit être précédée d'un perron monumental, et d'un rang de colonnes, avec les statues des premiers écrivains du monde entier; sur la cimaise de la porte, formée par l'inévitable arc de triomphe, qu'orneront tous les attributs des beaux-arts, s'élèvera la statue de Louis XV, que Poncet de la Grave fourre partout.
L'auteur s'applique ensuite à dégager, à déblayer le pont Neuf et la place Dauphine, le palais des Thermes, les quais et les rues, en entrant dans de minutieux détails; il énumère pour les théâtres Français et Italien des améliorations parmi lesquelles je signalerai simplement, bien qu'elle sorte du cadre de cet appendice, la suppression des lustres, qui a été réalisée dans nos nouvelles salles. Revenant à l'Hôtel de Ville, il voudrait que, sans le changer de place, on en construisît un autre dont la façade donnerait sur la Seine; dans la direction du parvis Notre-Dame, on construirait un superbe portail à l'Hôtel-Dieu. Pour tirer parti de ce beau point de vue, il ne s'agirait plus que de jeter sur la rivière, vis-à-vis la façade du nouvel Hôtel de Ville, un pont splendide, avec deux terre-pleins à droite et à gauche, comme celui du pont Neuf, destinés, l'un aux feux d'artifice, l'autre à recevoir un château d'eau, et, sur une plate-forme circulaire, les canons de la ville. Dans l'alignement du pont, on percerait une large rue, bordée d'une galerie de colonnes couplées, et des terrasses à balustrades sur le haut de toutes les maisons.
Le lecteur m'excusera sans peine de ne point suivre pas à pas la troisième partie comme j'ai fait pour les deux précédentes. Il y a là aussi pourtant plus d'un projet curieux ou grandiose, mais ce qui précède suffit pour donner le diapason de ce vaste plan, auquel manquent seulement les vues d'ensemble, et que l'auteur n'a pas coordonné d'après un système de principes fixes et généraux. Je me contenterai de signaler encore son plan d'une place de Louis XV au carrefour Buci, plan grandiose, entraînant à sa suite l'alignement et l'élargissement de toutes les rues adjacentes, de manière à ouvrir autour de la statue équestre du roi une série de magnifiques perspectives. Ce projet, que Poncet de la Grave reproduit tel qu'il lui a été envoyé (il ne dit pas par qui), rappelle celui de la place de Mars, que Lagrené avait proposé en 1748, et plusieurs autres, consacrés à la transformation du même lieu, et qu'il est étonnant qu'on n'ait pas encore repris aujourd'hui.
La même année, Croizet publiait son Plan du centre de la Cité (1756, in-8°), qui se rattachait au système général d'embellissements conçu par la favorite et son entourage. Trois ans plus tard, en 1759, la veuve de l'architecte et ingénieur R. Pitrou faisait paraître une série de onze planches, où son mari avait déroulé sous toutes ses faces son projet d'établissement dans la Cité d'une grande place circulaire décorée d'une statue du roi, s'arrondissant en avant d'un nouvel Hôtel de Ville, et desservie par un ensemble de larges rues neuves destinées à assainir et à déblayer le quartier[17].