Une foule d'autres témoignages contemporains, sur lesquels nous sommes obligés de courir rapidement, démontrent le mouvement d'idées que soulevait alors cette question de la transformation de la capitale. Ansquer, dans ses Variétés philosophiques et littéraires (1762), consacrait un chapitre curieux à Paris tel qu'il est, et Paris tel qu'il sera. Le savant Deparcieux donnait, en 1763, plusieurs mémoires sur le moyen d'amener à Paris les eaux de l'Yvette, et demandait l'établissement de fontaines publiques au coin de chaque rue. Les architectes Servandoni, Soufflot, Poyet, Patte et cinquante autres, soumettaient au public leurs projets et leurs plans. En 1767, Maille Dusaussoy, dans le Citoyen désintéressé, ou diverses idées patriotiques, demandait l'agrandissement des halles et marchés, l'achèvement du Louvre et l'établissement d'une vaste place devant le péristyle du palais, en répétant l'architecture de ce péristyle, mais suivant la forme circulaire. Il voulait qu'on reconstruisît Saint-Germain-l'Auxerrois sur le terrain de l'Hôtel des Monnaies, et celui-ci sur l'emplacement de l'Hôtel de Soissons. L'Hôtel de Ville devait être transféré dans le Louvre, et l'auteur n'avait garde d'oublier la statue monumentale du roi pour compléter la décoration. Il voulait également qu'on terminât les Tuileries, qu'on restaurât l'Hôtel-Dieu, et suggérait une foule d'autres améliorations partielles, dont plusieurs étaient très-raisonnables et ont été exécutées depuis. Ce qu'il y a de plus digne d'attention dans le livre de Maille Dusaussoy, c'est que, à côté des projets, il donne toujours les moyens d'exécution, et s'occupe d'établir les ressources financières à l'aide desquelles ils pourront s'accomplir. Il appuie à diverses reprises sur la nécessité de créer une commission et une caisse pour les embellissements de la ville.

Mercier a dispersé quelques idées sur ce sujet dans son Tableau de Paris, où il revient particulièrement, avec une certaine insistance, sur le projet de rendre la Seine navigable aux grands vaisseaux et de faire de Paris un port, par l'ouverture d'un canal qui communiquerait de la mer de Dieppe au faubourg Saint-Germain, et le creusement d'un bassin aux portes de la ville[18]. Ce projet, qui pouvait jadis paraître une utopie, est tombé aujourd'hui dans le domaine des gens pratiques, et il est probable qu'il ne se passera pas bien longtemps avant qu'il s'exécute. Mais c'est surtout dans l'An 2440, rêve s'il en fut jamais (1770), que Mercier a lâché la bride à son imagination. Ce qu'il réforme principalement, il est vrai, dans ce salmigondis philosophique et humanitaire où il est question de tout et d'autre chose encore, ce sont les mœurs et les lois, mais il ne se fait pas faute non plus de transformer matériellement la ville. Son rêve le conduit dans de grandes et belles rues proprement alignées, suivant l'idéal commun à tous les précurseurs de M. Haussmann. Il n'entend plus aucun de ces cris désordonnés et bizarres qui déchiraient autrefois son oreille. Il entre dans des carrefours spacieux, où règne un si bon ordre qu'on n'y aperçoit pas le plus léger embarras, et où il ne rencontre pas de voitures prêtes à l'écraser. La ville offre un air animé, sans trouble et sans confusion, et un goutteux pourrait s'y promener à l'aise. Par malheur, Mercier a oublié de nous dire comment on s'y est pris pour arriver à ce beau résultat.

Le Louvre est achevé, et l'espace qui règne entre le Louvre et les Tuileries est devenu une place immense où se célèbrent les fêtes publiques. Ces deux monuments réunis forment le plus magnifique palais de l'univers, et il a pour habitants tous les artistes distingués. Il voit «une superbe place de ville qui pouvait contenir la foule des citoyens. Un temple lui faisait face; ce temple était celui de la Justice. L'architecture de ses murailles répondait à la dignité de son objet.» Une petite description n'eût pas été de trop pour servir de modèle à nos artistes. Le pont Neuf, devenu le pont Henri IV, est décoré, dans chacune de ses demi-lunes, de l'effigie des grands hommes qui n'ont voulu, comme le roi populaire, que le bien de la patrie. Les statues équestres des souverains qui ont succédé à Louis XV figurent au milieu de chaque pont, comme celle du bon Henri au milieu du pont Neuf. L'Hôtel de Ville s'étend en face du Louvre, et sur les débris de la Bastille, détruite de fond en comble, on a élevé un temple à la Clémence. L'Hôtel-Dieu, au lieu de concentrer un foyer d'infection sur un seul point au centre de la cité, est partagé en vingt maisons particulières aux extrémités du nouveau Paris.

Aux coins de toutes les rues, de belles fontaines font couler une eau pure. Les maisons, commodes et élégantes, sont surmontées de terrasses fleuries, que recouvrent des treilles parfumées, de sorte que les toits, tous d'égale hauteur, forment comme un vaste jardin, et que la ville, regardée du haut d'une tour, paraît couronnée de fleurs, de fruits et de verdure.

Arrêtons-nous sur cette riante vision: le reste n'est plus de notre ressort, et nous ne pourrions suivre Mercier dans sa description du Temple de Dieu[19]; nous ne pourrions l'accompagner au Monument de l'humanité, ni dans ce théâtre régénéré où l'on joue sans aucun doute la Brouette du vinaigrier, quoique sa modestie l'ait empêché d'en rien dire, encore moins dans ces cérémonies funèbres où les cadavres des morts sont réduits en cendres par d'immenses fourneaux toujours allumés, sans risquer de nous laisser entraîner trop loin en dehors de notre vrai cadre! Nous n'en sortirons pas du moins, en recueillant dans le premier chapitre de l'An 2440, cette note devenue bien plus juste encore aujourd'hui, et que nous aurions pu choisir pour épigraphe à ce volume: «Tout le royaume est dans Paris. Le royaume ressemble à un enfant rachitique. Tous les sucs montent à la tête et la grossissent. Ces sortes d'enfants ont plus d'esprit que les autres, mais le reste du corps est diaphane et exténué. L'enfant spirituel ne vit pas longtemps.»

Le nom de Mercier appelle naturellement celui de Rétif de la Bretonne, et il serait facile de pêcher çà et là plus d'une idée relative au même sujet dans les œuvres fourmillantes de cet utopiste de la borne et du ruisseau. Géomètres et romanciers, architectes et poëtes, pas un qui n'essaye d'apporter sa pierre à l'édifice; pas un qui ne veuille réformer Paris, en même temps que les lois, la foi et les mœurs. Tous les philosophes et tous les rêveurs de ce dix-huitième siècle, dont l'activité inquiète et fiévreuse n'allait à rien moins qu'à reconstruire la société entière sur d'autres bases, se rencontrent en une rare unanimité sur ce terrain commun. On ne peut ouvrir un journal du temps, depuis le Mercure jusqu'aux Lunes du cousin Jacques, sans s'y heurter à des multitudes de projets, dont les plus sérieux ne sont pas toujours les moins bouffons, mais dont plusieurs n'avaient que le tort d'être prématurés. En 1776, à la date du 10 novembre, je trouve le plan de la rue de Rivoli tracé très-nettement dans les Mémoires secrets. En 1780 (28 octobre), c'est la Correspondance secrète qui traite la question des embellissements du faubourg Saint-Germain, et parle de la prochaine prolongation de la rue de Tournon jusqu'à la rue de Seine, en abattant un pavillon du collége des Quatre-Nations (aujourd'hui l'Institut), pour créer une perspective superbe du Luxembourg aux Tuileries. Il n'est, d'ailleurs, pas un seul projet où l'on ne réclame à grands cris cette démolition des pavillons du palais Mazarin, capables de gâter un des plus beaux quais de Paris, d'entraver la circulation et de boucher un magnifique point de vue. Il faut convenir, en effet, que des raisons moins graves ont suffi pour condamner à mort bien d'autres monuments plus utiles et plus respectables, et l'on ne comprend pas trop quelle est la vertu secrète qui a sauvé ces pavillons au milieu de tant de ruines.

Dans ce chaos infini, dans cette course au clocher de plans audacieux ou timides, plaisants ou sérieux, qui vont de l'alignement d'une rue ou de la création d'une place à la transformation radicale de la ville entière, on dirait que chaque candidat a présente à la mémoire cette parole que Voltaire écrivait en 1749, et qui semble avoir servi de stimulant à tous les réformateurs, comme elle a servi d'apologie aux derniers travaux de M. Haussmann: «On peut, en moins de dix ans, faire de Paris la merveille du monde... Il est temps que ceux qui sont à la tête de la plus opulente capitale de l'Europe la rendent la plus commode et la plus magnifique. Fasse le ciel qu'il se trouve quelque homme assez zélé pour embrasser de tels projets, d'une âme assez ferme pour les suivre, d'un esprit assez éclairé pour les rédiger, et qu'il soit assez accrédité pour les faire réussir!»

Voltaire eût-il prononcé son Eurêka devant M. Haussmann? Peut-être! Mais j'avoue que je n'en serais pas plus convaincu pour cela, tant je suis difficile à convaincre.

Il n'est pas jusqu'au prince de Ligne qui n'ait conçu lui aussi sa petite utopie pour la transformation de la grande ville. On a recueilli, dans le tome II de ses Œuvres choisies, un court Mémoire sur Paris, écrit vers 1780, ou quelque peu auparavant, qui n'est pas le moins curieux de tous ces vastes projets. Nous allons détacher les passages les plus piquants de ce Mémoire, où le spirituel et frivole Français de Bruxelles indique en quelques pages, écrites malheureusement d'un style un peu trop international, plus de transformations que beaucoup d'autres en plusieurs volumes, et bouleverse tout Paris de fond en comble sans avoir l'air d'y toucher.

«On fera une place depuis les Tuileries jusqu'au vieux Louvre: cela est tout simple; on doit s'attendre à cela![20] Tout ce Carrousel, ces baraques, cette rue Saint-Nicaise, déshonorent Paris par l'indigne petit moyen de faire argent de tout. La grande économie est de n'en pas avoir...[21] Des extrémités du pavillon de la Comédie française des Tuileries, on tirera une ligne de bâtiments qui fermera cette place et joindra le vieux Louvre. La décoration sera dans le genre des deux autres, sans y ressembler tout à fait. Un toit à l'italienne; vis-à-vis, des guichets, de magnifiques arcs de triomphe; au milieu de la place, une fontaine superbe par ses effets d'eau, sa grandeur et sa dignité.