«Depuis longtemps, l'air de ruine du vieux Louvre, le jardin de madame Infante, apportent la tristesse sur un quai où l'on ne doit voir régner que l'ordre et la magnificence. Après l'avoir rendu soigné, décoré, et l'avoir débarrassé de tout ce qui le défigure, on bâtira, depuis le vieux Louvre jusqu'au pont Neuf, une galerie ouverte par en bas, de même ordre que la colonnade qu'on admire avec tant de raison.... On rasera toutes les maisons qui sont à présent entre la rue de la Monnaie et le vieux Louvre, et, pour faire les superbes portiques sous lesquels on puisse se promener jusque-là, toutes les maisons qui bordent le quai[22]. De cette place, l'une des plus belles du monde, au milieu de laquelle il y aura, comme à l'autre, une fontaine immense, on pourra découvrir la rivière, sous cette galerie qui sera la première galerie du monde.

«Il faut bâtir la place de Louis XV, du côté du quai et des Champs-Élysées, de même que les deux bâtiments qui sont à droite et à gauche de la rue Royale... Il y a déjà assez de vide par le jardin, et il est nécessaire de renfermer la rivière jusque vis-à-vis de l'École militaire, où je veux que Paris finisse[23]. Il faudra bâtir tout le Cours-la-Reine. On y fera des écuries pour le roi, décorées avec tous les attributs et la magnificence possibles... Ce bâtiment immense fermera les Champs-Élysées du côté de la rivière, comme la rue Saint-Honoré fait de l'autre côté. Une grande grille depuis l'École militaire jusqu'à la Seine, une depuis la Seine jusqu'à ces écuries, et une autre derrière, de toute la largeur des Champs-Élysées jusqu'au faubourg Saint-Honoré, détermineront Paris du côté de Versailles et du bois de Boulogne, et iront joindre en angle droit une autre ligne qui enfermera les augmentations vers Monceaux et celles de la Chaussée-d'Antin jusqu'à la rue Charonne. Ces deux lignes tirées, bordées de huit rangées d'arbres, seront un autre boulevard dont il ne sera plus permis de sortir pour bâtir, puisqu'il faut finir une fois[24] et que, ne sachant pas se borner, on commence tout et l'on n'achève rien....

«On embellira les rues qui en sont susceptibles: celle de Tournon, par exemple, le serait aisément par des façades uniformes et des toits à l'italienne. C'est ce que je recommande beaucoup pour les nouveaux bâtiments à faire. La bourgeoisie de la tuile et de l'ardoise dégrade tout. Que de même les clochers soient défendus, si l'on s'avise de rebâtir des églises[25].... Les obélisques, les thermes, les pyramides, les colonnes placées partout où il s'est passé quelque grand événement, le consacreront pour jamais à la mémoire.... De même dans les Champs-Élysées, qui, sans cela, ne méritent pas d'en porter le nom, je veux voir le buste ou la statue équestre des héros à qui la France doit ses victoires.... Il pourrait y avoir des bosquets dédiés à des actions moins éclatantes, mais plus héroïques que des batailles.

«Je viens d'édifier pour le cœur, édifions pour l'esprit. Dans la cour immense, renfermée entre les fastueuses colonnades du Louvre, seront renfermés toutes les académies et les bustes de ceux qui ont fait le plus d'honneur et de plaisir... Les bâtiments publics qu'on peut faire pour l'ordre, le secours et la félicité publique, orneront, par une façade simple, noble et sage, le quai de l'autre côté, partout où l'on voit aujourd'hui de vilains chantiers, des casernes, des dépôts, des manufactures, tout ce qu'on voudra.

«Je deviens un Chamouzet[26], sans m'en douter. Mais pourrait-on me dire pourquoi, dans les pays où il n'y a point de rivière, on voit arriver des navires à trois mâts déposer les richesses du nouveau monde à la porte des commerçants, dans le temps qu'on ne connaît sur la Seine que la galiote de Saint-Cloud et le bac des Invalides? Les eaux en sont bien basses dans certains temps de l'année, mais on pourrait la rendre plus profonde en certains endroits. Le cours de la Seine jusqu'à la mer n'est pas assez long pour qu'on ne puisse le soigner.... Quel plaisir de voir passer les drapeaux de Neptune et de Pluton devant les vieux et les jeunes drapeaux de Mars; car le Gros-Caillou, rebâti en entier par de riches négociants, deviendrait une petite ville tout entière au commerce, et la continuation d'un port qui commencerait au pont Royal. C'est là qu'on emploierait une belle sévérité d'architecture, et que l'on élèverait au milieu un superbe bâtiment en arcades, pour la Bourse.

«Je vois l'air obscurci ou plutôt éclairé par des pavillons d'or et d'azur; je vois déjà flotter au gré des vents, au milieu de Paris, les banderoles de toutes les couleurs et de toutes les nations; je vois, etc.» Supprimons le reste de cette description enthousiaste, de peur que le lecteur ne s'écrie comme l'Intimé:

Quand aura-t-il tout vu?

«Partout, dans Paris, où l'œil sera choqué de l'âpreté des pierres qui en rendent quelques parties semblables à des carrières, des plantations et des tapis de verdure égayeront et adouciront le tableau, quand cela ne sera pas contraire à la dignité[27]. Il faut plaire quelquefois et ne pas toujours étonner; il faut que l'admiration se repose pour qu'elle soit plus vive lorsqu'on veut l'exciter. Du grand, du majestueux vers le centre de la capitale, on pourra passer au gracieux et descendre même au joli, vers les bords de cette immense cité.

«La rue Saint-Antoine est assez large pour qu'on s'occupe de sa décoration. Une grande place au lieu de celle de Saint-Michel: il n'y en a pas dans ce quartier. Une autre place dans le faubourg Saint-Germain, vers l'ancienne Comédie-Française: toutes en ordres différents d'architecture, et en évitant le même ton qui fatigue même en sa beauté... Partout des fontaines,—des cascades même, si cela est possible, dans quelques endroits: cela purifie, rafraîchit et vivifie tout... Que tout Paris ait l'air d'une fête: cela va si bien au caractère des Français!»

Cette conclusion est charmante; mais, si M. Haussmann veut y arriver plus sûrement, il fera bien de lire, dans le même recueil du prince de Ligne, certain Projet de ville agréable où, pour entretenir les cœurs en paix et en joie, le prince explique que la ville devrait être peinte de couleurs tendres et riantes; que les hommes y porteraient des tuniques vertes, rouges, jaunes, violettes ou pourpres, avec une écharpe, de grandes culottes larges, une fraise, et un bonnet aussi haut, mais plus léger que les turbans; les femmes, des lévites avec ceintures, des souliers plats sans boucles, les cheveux en tresses, sur la tête une grande toque de mousseline, en ayant soin d'habiller les brunes en bleu, les blondes en rose tendre ou en blanc. Il ne faut pas s'arrêter à mi-chemin dans la voie des réformes.