«Je demande encore la permission de dégager le pavillon de Flore[38], et de combler les fossés du Suisse, même sans égard pour sa buvette. Ce passage, aujourd'hui le plus fréquenté de Paris, où arrivent tant d'accidents dont je suis chaque jour témoin, ne serait plus un objet de terreur pour les vieillards, les enfants et les femmes. Je voudrais que l'on ouvrît toutes les arcades de la galerie, depuis le guichet neuf jusqu'à l'angle du pavillon...

«Les Capucines renversées feraient voir le boulevard[39]. Ces vastes monastères des Capucines et des Feuillants sont aujourd'hui du domaine de la nation: c'est là qu'il faut élever le temple de la Patrie, en face de la place Vendôme. Il se trouverait sur l'alignement des belles colonnades du Garde-Meuble; les Tuileries en seraient le jardin. Ce nouvel édifice nécessiterait le déblayement de la rue projetée, qui, en isolant tout à fait la demeure du prince, joindrait par contiguïté le Carrousel à la place Louis XV.

«Cette terrasse des Feuillants, sombre et effrayante dès le déclin du jour, ne pourrait-elle pas être métamorphosée en une immense et superbe galerie couverte, où le commerce, en étalant ses richesses, animerait tout de son mouvement? L'illumination de ces arcades en ferait la promenade de tous les soirs, et ce serait un abri contre les averses[40]. Si l'on avait encore quelques millions à dépenser, assurément il vaudrait mieux les jeter là qu'à Fontainebleau, Compiègne ou Rambouillet...

«Je me transporte aux deux extrémités de Paris, et j'y place deux monuments nationaux: sur ces immenses débris de la Bastille, j'aimerais à voir un obélisque de marbre noir; et pour conserver, non pas le souvenir, mais l'horreur du despotisme, enchaîner à sa base les quatre figures de bronze de la place des Victoires. Ces beaux modèles ne seraient pas perdus pour les arts: ils figureraient à merveille non pas le Batave ou le Germain, mais la tyrannie et l'oppression, la douleur et le désespoir. Groupez à l'entour les emblèmes de l'autorité, de la toute-puissance, et vous aurez devant les yeux le tableau parlant de tous les vices de l'ancien régime[41].

«Je place l'autre monument à l'Étoile. Par contraste, j'asseois en idée une pyramide de marbre blanc au même endroit où Louis XVI avait élevé une colonne de feu. Autour de cette pyramide seraient, encore en marbre blanc, les figures symboliques de la Concorde, de l'Abondance, de la Justice et de la Paix. Le suprême pouvoir exécutif qui a jeté par les fenêtres cent mille écus pour éclairer passagèrement la solennité de son occupation[42], n'aurait-il pas un plaisir plus cher à son cœur d'employer la même somme à nous laisser un monument durable de sa bonne foi et de son amour pour la constitution?

«Mais, avant d'embellir la capitale, il faut d'abord songer à garantir ses habitants des dangers qui les menacent du matin au soir.

«J'esquive à toutes jambes un cabriolet qui me poursuit. Je tourne le coin de la rue, et je reçois un timon précisément dans le bréchet. C'en est fait de moi, sans la boutique d'un marchand qui en laisse le passage libre au public, et que la Providence avait placé là pour mon salut.

«Si les rez-de-chaussée, si les boutiques des maisons qui forment les encoignures des rues étaient abandonnés aux gens de pied, comme il y en a déjà beaucoup, on ne saurait croire ce qu'il en résulterait d'utile, et combien de malheurs on préviendrait en même temps.

«En accordant ainsi, à chaque encoignure des carrefours, un espace en triangle de huit à dix pieds de côté seulement, on fournirait aux malheureux piétons le moyen d'échapper aux dangers presque inévitables de ces tournants.... Des bancs de pierre ou de bois y seraient d'un grand secours pour les infirmes, les femmes enceintes, les vieillards, et serviraient encore d'abri contre les averses, les orages, et d'asile la nuit pour les citoyens qui font la garde[43]

Je crois inutile de poursuivre plus loin cet exposé, qui montre que le marquis de Villette eût été digne de devenir le secrétaire de M. Haussmann.