Cependant, ce n'est là qu'un plan timide et mesquin, en regard de celui que nous allons maintenant transcrire, et qui a pour auteur Stanislas Mittié.

Stanislas Mittié a développé ses idées dans une brochure qui porte pour titre: Projet d'embellissements et de monuments publics pour Paris (in-8°, 1804). Il énumère ses vues colossales comme la chose la plus simple du monde, et c'est merveille de voir avec quelle magnifique et mythologique prodigalité il entasse à tous les points de Paris les statues, les fontaines et les colonnades.

Il décore la place de la Concorde d'un grand bassin, en forme de coquille, attelé de chevaux marins et conduit par des Tritons, où l'on verra Neptune assis sur son char, et ayant à sa droite Mars, sur la tête duquel une Renommée posera la couronne de l'Immortalité, tandis qu'une troupe de Nymphes et de Sirènes, précédée par un Génie, portera les palmes du Triomphe. En avant du pont du Carrousel et de la rue qui conduit au temple de la Madeleine, il établit des piédestaux surmontés de taureaux, emblèmes de la force, pour faire pendant aux chevaux de marbre. Quant aux balustrades des trottoirs de la place, elles supporteront des statues en gaîne, adossées à des barres de fer, sur lesquelles seront perchés des aigles, faucons, vautours, qui étendront un peu leurs ailes en tenant dans leurs becs les anneaux des lanternes.

Dans le jardin des Tuileries, indépendamment de nouveaux parterres et de nouvelles allées, de trois bassins à grands sujets mythologiques, d'un nombre infini de statues représentant toutes les métamorphoses de la Fable, de kiosques, de rotondes, etc., il construit sur les terrasses les temples de la Paix et de la Gloire, dont je regrette de ne pouvoir reproduire tout au long la description magnifique. Qu'il me suffise de faire savoir que, dans ce dernier, «l'intérieur sera en marbre blanc, les portes en bronze ciselé, les fenêtres en nappes d'eau transparentes, et les entre-croisées en colonnes hydrauliques, sur lesquelles descendront les eaux qui sembleront porter la galerie publique.... Ces entre-colonnes hydrauliques seront ornées de candélabres de porcelaine de Sèvres, et de grottes jaillissantes, sur lesquelles on mettra les bustes de nos plus grands capitaines.... La voûte en bas-relief sera parsemée de pierreries qui, taillées en pointe de diamant, étincelleront à la lumière. Dans les angles seront des divinités.... Un parquet, mélangé de bois de citron, d'ébène et d'acajou, formera une table mécanique de trois cents couverts, divisée en trois parties..., dont la troisième composera le plateau, qui, aussi grand que le théâtre de l'Opéra, offrira diverses décorations en relief, comme villes, rivières, campagnes, forteresses, armées rangées en bataille; une autre fois, le plateau sera remplacé par un bassin qui représentera la mer, sur lequel naviguera une flotille, etc.»

Dans les Champs-Élysées, Mittié établit quatre grottes à jour en forme d'arcades, du haut desquelles les principaux fleuves de France verseront leurs eaux à grand bruit dans des bassins. Sur les terrains vagues situés au-dessus de l'avenue de Matignon, il accumule d'élégants bocages, des berceaux mystérieux, des ruisseaux et des cascades, un labyrinthe offrant, à chacun de ses détours, les plus riantes imaginations de la Fable, et toutes sortes de petits édifices de fantaisie, tels que le temple de Jupiter, les bains et le boudoir de Vénus. Vers l'avenue des Veuves, il plante un bois d'arbres géants, dans le centre duquel s'élèvera le temple de Diane, «qui sera octogone, avec les emblèmes de la chasse, et entouré d'un balcon pour qu'on puisse voir de toutes parts lancer le cerf, et remarquer, à la fin des huit routes principales, les vestiges et les ruines de plusieurs constructions antiques de la Grèce et d'Herculanum.» Il y arrange ensuite un rocher, surmonté d'un fort, ou bien de la statue d'Apollon, ou d'un temple avec l'effigie d'Homère; ce rocher, couvert de mousse, de ronces, de coquillages et de rocailles, tirera ses eaux de la pompe à feu pour les verser à cascades et à gros bouillons dans la rivière des Amazones. Au bord de celle-ci, un pavillon en forme de baldaquin, dont les colonnes sont portées par des Amazones que surmonte la statue d'Actéon, et où l'on voit dans le plafond Diane entourée de ses Nymphes, qui semblent en mouvement dans les airs, servira aux danses champêtres et aux concerts d'harmonie.

Sur la rive droite du fleuve, il étend la vallée de Gargarathie, avec des chaumières, des vergers, des troupeaux de bétail et des ruisseaux coulant doucement jusqu'au bout de la colline, «d'où ils se précipiteront avec fracas sur les roues d'un moulin dont le mécanisme mettra en mouvement les ateliers de Vulcain, où les Cyclopes forgeront des foudres au son d'une musique infernale et au bruit d'énormes marteaux» sous des voûtes flamboyantes. Dans un profond caveau, masqué par des mausolées, des rameaux, des cyprès, et où l'on descendra par des escaliers rustiques, éclairé par les faibles lueurs de lampes mortuaires, les prêtres et les prêtresses de l'Opéra célébreront, en guise de spectacle, toutes les cérémonies et tous les sacrifices du paganisme,«au son d'une musique déchirante, de voix sépulcrales et de timbres sinistres de la mort, qui porteront dans l'âme des impressions de terreur et d'effroi.»

Ouf! restons-en là. L'imagination mythologique du citoyen Mittié est impitoyable, et l'on voit bien qu'il vient de passer par le Directoire. Après ces échantillons de son système d'embellissements, il est pour le moins inutile de nous arrêter aux choses splendides qu'il sème sur la place Vendôme, sur l'emplacement des Capucines et des Feuillants, sur la place de la colonnade du Louvre, qu'il agrandit en démolissant Saint-Germain-l'Auxerrois, le cloître et les rues voisines, etc. Le citoyen Mittié était pourtant un financier habile, qui avait acquis quelque notoriété dans les affaires d'administration. Il a soin de nous apprendre que l'architecte du premier consul, Fontaine, et l'architecte du gouvernement, avaient fort admiré son plan, et il est certain en effet qu'il peut passer pour admirable en son genre.

Sans aller aussi loin que le trop ingénieux Mittié, on sait tout ce que Napoléon Ier fit pour la transformation de la ville. Aussi, par une conséquence naturelle, les projets les plus grandioses se remirent-ils à éclore de toutes parts. Après le règne de Louis XV, le règne de Napoléon Ier est celui où, la verve des utopistes, d'ailleurs refoulée et tenue en respect sur la plupart des autres points, s'est donné la plus ample carrière au sujet de ces embellissements de Paris, que l'Académie française elle-même proposait pour sujet de concours aux poëtes en 1811[44]. Parmi les multitudes de brochures publiées sur ce sujet inépuisable, il faut d'abord distinguer celles de l'architecte Goulet, qui les a réunies et résumées, en 1808, dans son volume d'Observations sur les embellissements de Paris. C'est là qu'on pourra voir, entre autres choses, le plan du Temple des lois (on aimait beaucoup les temples alors), qu'il propose d'élever entre le Louvre et les Tuileries, et son projet pour compléter la décoration de la place de la Concorde, par l'adjonction aux quatre angles de quatre obélisques enrichis de statues, de bas-reliefs et d'inscriptions. Du reste, cet ouvrage est absolument impossible à analyser, par le nombre et la variété des points qu'il aborde. Puis Goulet est un homme pratique et positif, qui ne s'égare pas dans l'impossible, et la plupart de ses observations n'ont trait qu'à des réformes et à des améliorations de détail, ou tout au moins à des monuments décrétés, au sujet desquels il expose ses idées et ses vues.

Après lui, Caunet en 1809, et Raoul en 1811, célébrèrent les embellissements de Paris et exposèrent leurs systèmes dans deux brochures devenues aujourd'hui presque introuvables. L'année même de la chute de l'empire, en 1814, Amaury Duval, sous le titre du Nouvel-Élysée, traçait le plan d'un monument original à élever en l'honneur de Louis XVI et des plus illustres victimes de la Révolution. Enfin, pour nous borner là, Alexandre de Laborde, en 1816, publiait ses Projets d'embellissements de Paris (in-folio, avec 13 planches), qu'il avait conçus sous l'empire, pendant qu'il occupait la direction des ponts et chaussées du département de la Seine. Il y demandait particulièrement l'établissement de trottoirs dans toutes les rues, la création d'une vaste promenade nouvelle pour les voitures légères et les cavaliers dans la partie gauche des Champs-Élysées, depuis la place de la Concorde jusqu'à l'allée des Veuves, y compris le Cours-la-Reine; enfin l'érection de trois fontaines monumentales servies avec le même volume d'eau du canal de l'Ourcq réparti sur trois hauteurs différentes: la première sur le boulevard Bonne-Nouvelle, vis-à-vis la rue Hauteville; la seconde sur une place semi-circulaire créée au boulevard Montmartre, en face du prolongement de la rue Vivienne, de manière à former point de vue dès le Palais-Royal, et la troisième au milieu du Palais-Royal même. Il donne les dessins de ces trois châteaux d'eau, dont le second est d'une majesté, le dernier d'une grâce et d'une élégance très-remarquables. Quant à la place Royale, il voudrait qu'on la décorât d'une fontaine arabe, en marbre bleu des Pyrénées, imitation de la piscine de la cour des Lions, à l'Alhambra de Grenade.

Il n'y a rien là de bien étonnant, non plus que dans le Précis historique des agrandissements et embellissements de Paris,... avec l'indication des travaux qu'il conviendrait de faire, publié en 1827 par un anonyme. Heureusement, nous allons remonter, avec Amédée Tissot, jusqu'à la hauteur de Stanislas Mittié, pour le moins.