M. Amédée Tissot écrivait sous la Restauration. C'était un esprit fécond, original et hardi, qui a exercé sur tous les sujets son imagination inépuisable. La peine de mort, le jury, la télégraphie, le journalisme, les chambres, la littérature, la poésie, les arts, la police et la politique, ont tour à tour ou en même temps attiré ses méditations, et il a semé dans toutes les voies des aperçus où, au milieu de bon nombre de témérités et d'extravagances, les idées ingénieuses ne manquent pas. Il a inventé le polydrame, les vers de quatorze syllabes, la Société des gouvernements légitimes, réglée par des congrès périodiques, le Système de contre-harmonie universelle, et beaucoup d'autres choses qu'il serait trop long d'exhumer de toutes ses brochures.

On ne s'étonnera plus maintenant qu'Amédée Tissot, ou de Tissot, comme il signe, ait également inventé une nouvelle manière de construire les maisons et les villes. C'est dans son volume de Paris et Londres comparés (1830), que nous avons trouvé l'exposé de ce système, applicable surtout à Paris dans la pensée de l'auteur, et où M. Haussmann pourra certainement puiser plus d'une inspiration. On y verra aussi qu'en poussant les conséquences du système actuel à leurs limites extrêmes, mais logiques, dans la seconde partie de ce livre (Paris futur), je n'ai rien exagéré, et que je me trouve dépassé encore, sur plus d'un point, par quelques-uns de ceux qui ont rêvé, avec une bonne foi et une gravité parfaites, la transformation de la grande ville.

«Qu'on se figure des rues plus larges que nos boulevards. La partie centrale, de vingt-quatre à trente pieds de largeur, est creusée à la profondeur de douze à quinze pieds. Cette rue basse est destinée aux voitures, aux chevaux, au transport des fardeaux, etc. De chaque côté de cette rue basse sont les portes inférieures des maisons, les magasins de bois, de charbon, les remises, etc. Quant aux chevaux, on les éloigne des habitations, comme on le fait à Londres, pour s'épargner le bruit et l'odeur désagréable et dangereuse qui résulte du voisinage des écuries.

«De chaque côté de la rue basse est une balustrade à hauteur d'appui, et là, depuis le trottoir découvert, qui a douze à quinze pieds de largeur et qui doit être planté d'arbres, on voit sans danger se croiser les rapides voitures à vapeur[45], les omnibus, les dames blanches et les équipages des princes, des nobles et des parvenus.

«Entre les maisons et ce trottoir, il existe, à son niveau, une galerie vitrée de quinze à vingt pieds de largeur, dans le genre de celle du Palais-Royal, mais mieux ornée. Des tuyaux de chaleur, des poêles placés de distance en distance tempèrent, en hiver, la rigueur du froid.

«Des conduits de fraîcheur amènent, en été, l'air frais des passages souterrains et des jardins dans cette galerie, où des toiles teintes interceptent, quand on le veut, les rayons trop ardents du soleil.

«On se servira de préférence de portes à coulisses, qui ne causent aucun bruit, et tiennent moins de place que les portes battantes.

«Les maisons, qui n'ont pas moins de quatre étages au-dessus du sol, sont couvertes par des terrains ornés d'arbustes, de fleurs et de statues, et offrent en toute saison un abri pour prendre de l'exercice et respirer un air pur.

«On n'emploie que la pierre, les métaux, la brique et des matériaux incombustibles pour la construction de ces maisons[46]. On pourra avoir, pour monter et descendre, des machines mues par la vapeur ou par des moyens mécaniques. Tous les appartements d'une maison, eût-elle soixante locataires, seront chauffés simultanément par des calorifères, à un degré réglé par le thermomètre. Les escaliers et vestibules seront aussi chauffés de cette manière[47].

«Il y aura devant chaque maison un pont pour traverser la rue basse.