«Les galeries couvertes continueront leur cours, après s'être croisées, par-dessus la rue basse, au moyen de ponts en chaînes, en fils de fer ou autres.
«Il conviendra de varier la forme des maisons et d'employer, suivant les quartiers, différents ordres d'architecture[48], et même ceux qui, tels que l'architecture gothique, turque, chinoise, égyptienne, birmane, etc., ne sont point classiques[49].
«Les fontaines, les obélisques, les pyramides, les salles de spectacle, de concert, de bal, les casinos, les temples pour les différentes religions, les musées, seront toujours assez éloignés des autres constructions pour produire le plus bel effet possible.
«Les loyers de la ville centrale seront nécessairement chers, mais il faut considérer quelles économies feront ceux qui l'habiteront.
«On peut estimer que chaque individu, n'ayant pas équipage, économisera par année deux cents francs, qu'il aurait dépensés de plus en habillements, chaussures, voitures, etc., s'il avait vécu dans une ville comme Paris, où les cochers de fiacre semblent avoir fait avec l'ancienne police un pacte pour la conservation de la boue. Ce serait donc environ six cents francs par an d'économie par ménage. C'est au propriétaire de la maison qu'on payerait cet excédant, pour se trouver assuré matériellement contre l'incendie, contre le chaud et le froid, contre les voitures et les chevaux, contre la boue et la poussière, et généralement contre l'insalubrité, les maladies et les cruels accidents qui résultent de l'imperfection des villes actuelles.
«Si l'on observe combien ma nouvelle manière de construire les villes y diminuera la mortalité, il faudra ajouter aux considérations qui précèdent l'avantage de vivre, pour les uns, et celui de vivre plus longtemps et mieux portant, pour les autres.»
Ce plan est assurément fort ingénieux, mais Cyrano de Bergerac en avait exposé un plus ingénieux encore dans son Histoire comique de la lune. Il raconte que les indigènes de cet astre habitent des villes mobiles ou des villes sédentaires. Dans les premières, les maisons, construites d'un bois fort léger, reposent sur quatre roues, et peuvent se déplacer sans peine à l'aide de voiles qu'on déploie au devant de ces vaisseaux terrestres, ou plutôt lunaires. Dans les secondes, au moyen d'un mécanisme commode, on les fait au besoin rentrer sous le sol pour éviter les intempéries des mauvais jours. Ces maisons qui se replient sur elles-mêmes comme des lorgnettes, qui s'enfoncent en terre comme des escargots dans leur coquille, me semblent particulièrement dignes des méditations de nos architectes, et je les crois appelées à jouer un grand rôle dans les villes de l'avenir.
Puisqu'on refait Paris à neuf, rien ne s'opposerait à ce qu'on appliquât le système d'Amédée Tissot. Mais ce prédécesseur de M. Haussmann sait s'adapter à toutes les situations, et, «en attendant la reconstruction successive de tout le vieux Paris,» il termine son volume par un Projet d'embellissement et d'utilisation pour la place Louis XVI (de la Concorde) et les Champs-Élysées, projet qui pourrait être d'une application immédiate. Il est à remarquer que ces deux points de Paris sont ceux qui ont fourni le thème le plus inépuisable à tous les faiseurs de plans: on l'a déjà vu, et on le verra encore[50]. Voici les points les plus saillants du projet de Tissot:
Une double colonnade, allant de l'entrée des Champs-Élysées à la barrière de l'Étoile, en dessinant çà et là des places circulaires, servirait d'abri aux promeneurs contre le soleil, la pluie et toutes les intempéries des saisons; la partie supérieure formerait une galerie, également destinée à la promenade, et où l'on disposerait des gradins aux jours de fête. De distance en distance s'élèveraient, supportées par des colonnes ou pilastres, des maisons de plaisance, construites dans les architectures les plus variées et suivant tous les genres de fantaisie, surmontées de terrasses avec des vases de fleurs, statues, kiosques et rotondes, entourées de fontaines et de jardins anglais. On pourrait, près de la Seine, construire une montagne artificielle, surmontée d'un belvédère, embellie par une cascade, des grottes, un chalet suisse, et où l'on placerait en outre un observatoire public.
À l'entrée des Champs-Élysées, en face des Tuileries, on élèverait deux édifices, en harmonie avec le Garde-Meuble, décorés de tableaux monumentaux de vingt-cinq à trente pieds de hauteur sur soixante à quatre-vingts de large, soit en pierre de lave, soit en métal peint, soit en relief. Ces deux édifices, dont les salles devraient pouvoir contenir cinq à six mille personnes, seraient le Casino de Paris: on y donnerait concerts, bals, banquets, comédies, et on y ferait l'exposition des produits de l'industrie.