Il serait convenable de compléter la décoration de la salle par deux colonnes monumentales, torses et en partie dorées, d'une hauteur pour le moins égale à celle de la colonne Vendôme, mais d'une forme plus gracieuse, supportant l'une la statue de la Religion, l'autre celle de la Clémence. Dans le voisinage de la grande porte des Tuileries, et de préférence dans le jardin, l'auteur voudrait voir établir deux vastes rotondes vitrées, l'une contenant un magnifique escalier, l'autre une espèce de montagne russe, afin de descendre dans une superbe galerie souterraine, soutenue par une double rangée de colonnes massives, comme les temples que les Indous creusent dans les montagnes. Cette galerie souterraine, ornée de bas-reliefs, revêtue de pierre de lave peinte, traverserait la place comme le tunnel de Londres traverse la Tamise, et conduirait aussi au Casino.

«Il y a longtemps, ajoute Amédée Tissot, que j'ai formé le projet d'un édifice d'un genre neuf, mais très-simple, et destiné aux concerts. Il s'agirait d'une sphère de quatre-vingts à cent pieds de diamètre, dont une moitié serait enfoncée dans la terre et l'autre s'élèverait au-dessus du sol, sans parler des parties accessoires qui conduiraient dans ce vaste globe, pourvu de loges et de gradins. L'orchestre serait placé dans la partie centrale la plus basse. Je crois que ce globe, tout resplendissant de l'éclat des lumières et réunissant une brillante société, offrirait un spectacle unique, et que la musique devrait y faire le plus bel effet. Il est certain que le conseil municipal refuserait d'avancer quatre-vingts à cent millions pour des constructions dans les Champs-Élysées[51]. Mais si la ville accordait de grands avantages et une certaine somme pour couvrir les dépenses de pur embellissement à une société de capitalistes, ce projet serait peut-être réalisable.»

Nous allons de plus fort en plus fort, comme chez Nicolet. Il semble difficile de pouvoir dépasser Amédée Tissot: c'est ce qu'a fait pourtant M. Ch. Duveyrier. Lisez dans le tome VIII du Livre des cent-et-un (1834), l'article intitulé la Ville nouvelle, ou le Paris des Saint-Simoniens, et vous aurez assurément le nec-plus-ultra du genre. Rien n'est bouffon comme la gravité prodigieuse avec laquelle M. Duveyrier, qui ne faisait pas encore de vaudevilles, décrit en style d'Apocalypse la configuration qu'il veut donner au nouveau Paris. C'est «la forme humaine mâle,» conformément à celle de la société elle-même:

«Paris! Paris! s'écrie Dieu,—le Dieu des Saint-Simoniens,—par la bouche de son interprète, les rois et les peuples ont obéi à mon éternelle volonté, quoiqu'ils l'ignorassent, lorsqu'ils se sont acheminés avec leurs palais et leurs maisons du sud au nord, vers la mer... Ils ont marché avec la lenteur des siècles, et ils se sont arrêtés en une place magnifique.

«C'est là que reposera la tête de ma ville d'apostolat, que je coucherai ainsi qu'un homme au bord de ton fleuve.

«Les palais de tes rois seront son front, et leurs parterres fleuris son visage. Je conserverai sa barbe de hauts marronniers, et la grille dorée qui l'environne comme un collier. Du sommet de cette tête je balayerai le vieux temple chrétien[52] usé et troué, et son cloître de maisons en guenilles; et sur cette place nette je dresserai une chevelure d'arbres, qui retombera en tresses d'allées sur les deux faces des longues galeries, et je chargerai cette verte chevelure d'un bandeau sacré de palais blancs, retraite d'honneur et d'éclat, pour les invalides des établis et des chantiers.

«Des terrasses qui saillent sur la grande place, comme les muscles d'un cou vigoureux et d'une gorge forte, je ferai sortir les chants et les harmonies du colosse. Des troupes de musiciens et de chanteurs feront retentir chaque soir la sérénade en une seule voix.

«Je comblerai les fossés de cette place et j'en ferai une large poitrine qui s'étalera, bombée et découverte... Au dessus de la poitrine de ma ville, au foyer sympathique d'où divergent et où convergent toutes les passions, là où les douleurs et les joies vibrent, je bâtirai mon temple, foyer de vie, plexus solaire du colosse[53]. Les buttes du Roule et de Chaillot seront ses flancs. J'y placerai la Banque et l'Université, les halles et les imprimeries.

«Autour de l'arc de l'Étoile, depuis la plaine de Monceaux jusqu'au parc de la Muette, je sèmerai en demi-cercle les édifices consacrés au plaisir des bals, des spectacles et des concerts, les cafés, les restaurants avec leurs labyrinthes, leurs kiosques et leurs tapis de gazon, aux franges de fleurs[54].

«J'étendrai le bras gauche du colosse sur la rive de la Seine; il sera plié en arc à l'opposé du coude de Passy. Le corps des ingénieurs et les grands ateliers des découvertes en composeront la partie supérieure, qui s'étendra vers Vaugirard, et je formerai l'avant-bras de la réunion de toutes les écoles spéciales des sciences physiques et de l'application des sciences aux travaux industriels. Dans l'intervalle qui embrassera le Gros-Caillou, le Champ-de-Mars et Grenelle, je grouperai tous les lycées, que ma ville pressera sur sa mamelle gauche, où gît l'Université. Ce sera comme une corbeille de fleurs et de fruits, aux formes suaves, aux couleurs tendres; de larges pelouses comme des feuilles les sépareront, et fourmilleront de troupes d'enfants comme de grappes d'abeilles.