«J'étendrai le bras droit du colosse en signe de force, jusqu'à la gare Saint-Ouen, et je ferai de sa large main un vaste entrepôt où la rivière versera la nourriture qui désaltérera sa soif et rassasiera sa faim. Je remplirai ce bras des ateliers de menue industrie, des passages, des galeries, des bazars... Je consacrerai la Madeleine à la gloire industrielle, et j'en ferai une épaulette d'honneur sur l'épaule droite de mon colosse. Je formerai la cuisse et la jambe droite de tous les établissements de grosse fabrique; le pied droit posera à Neuilly. La cuisse gauche offrira aux étrangers de longues files d'hôtels. La jambe gauche portera jusqu'au milieu du Bois de Boulogne les édifices consacrés aux vieillards et aux infirmes.»

Il faut renoncer à poursuivre l'exposé de cette métaphore hardie, que M. Duveyrier continue longtemps encore, avec un flegme de plus en plus stupéfiant, sans même s'apercevoir que son ingénieuse distribution ramènerait Paris, à force de progrès, jusqu'à cette époque du moyen âge où chaque industrie, chaque branche de commerce était parquée dans le même quartier. Ou ne pense pas à tout, et l'harmonie jouerait là un vilain tour aux habitudes et aux nécessités d'une grande ville. Il serait très-commode sans doute pour les environs de la gare Saint-Ouen d'avoir tous les bazars et les ateliers de menue industrie sous la main, mais cela ne serait nullement commode pour les habitants du quartier latin. Des hauteurs où il plane, M. Ch. Duveyrier rougirait de penser à ces minces détails.

Le Napoléon apocryphe de M. Louis Geoffroy (1841), va nous fournir une transition naturelle pour passer du domaine de l'utopie à celui de la raison pratique. On connaît ce curieux ouvrage, où l'auteur, refaisant l'histoire au gré de son audacieuse imagination, a écrit la biographie de Napoléon Ier depuis 1812 jusqu'en 1832, en le menant, à travers vingt années d'une grandeur incessamment accrue, jusqu'au terme logique de sa destinée, c'est-à-dire jusqu'à la conquête du monde et la monarchie universelle. Dans ce rêve gigantesque, conduit par le rêveur avec une dextérité rare, et qui, par moments, arrive à faire illusion, il n'a pas oublié la question de la transformation de Paris, qui préoccupa toujours au plus haut point l'esprit de l'Empereur, et que son neveu, héritier et continuateur de toutes les idées napoléoniennes, semble avoir voulu reprendre pour l'achever.

Le Napoléon de M. Geoffroy ouvre donc la magnifique rue Impériale, allant en droite ligne du Louvre à la barrière du Trône, «large partout de quatre-vingts pieds, plantée de quatre rangées d'arbres et bordée dans toute son étendue de palais réguliers et superbes, avec des galeries sous deux lignes d'arcades et de colonnes.... Une rue semblable, de même largeur et de même magnificence, et coupant à peu près à angle droit la rue Impériale, s'étendit depuis Saint-Denis jusqu'à Montrouge; elle divisait ainsi la capitale en deux moitiés. Cette rue fut nommée la rue Militaire, parce qu'elle conduisait en effet aux deux routes militaires du midi et du nord, et surtout parce que la grande plaine de Saint-Denis, qu'elle traversait, devint un immense Champ-de-Mars, s'étendant d'Aubervilliers à Saint-Ouen et de Paris à Saint-Denis. L'empereur fit défendre et entourer ce grand espace par des fossés larges et revêtus de maçonnerie, dans lesquels des canaux amenèrent les eaux de la Seine. Cette plaine étant dominée par Montmartre, il fit aussi construire sur cette élévation une forteresse.... Ce nouveau Champ-de-Mars avait la forme d'un losange, ayant son diamètre le plus long de Paris à Saint-Denis, et les deux autres angles à Saint-Ouen et Aubervilliers; à ces deux derniers points et à Saint-Denis, d'immenses casernes furent construites pouvant contenir chacune vingt mille hommes. C'étaient comme trois villes militaires gardant une capitale...

«La rue de Rivoli et la Bourse furent achevés.

«Presque toutes les places publiques furent restaurées et ornées des statues des maréchaux qui étaient morts.... Les bâtiments du quai d'Orsay furent terminés, et une suite d'hôtels réguliers et semblables à ceux de la rue de Rivoli furent construits depuis la rue du Bac jusqu'au pont Louis XVI, et prolongés au delà du Palais du Corps législatif. Ces palais furent réservés aux ambassadeurs des puissances étrangères.... Le quai, depuis le pont Louis XVI jusqu'au pont d'Iéna, fut terminé plus tard avec un grand luxe. On l'appela le quai des Ambassadeurs....

«Les galeries du Louvre étant terminées dans leur entier, les maisons particulières qui existaient dans l'intérieur furent démolies. L'arc de triomphe du Carrousel disparut aussi: «C'est un jouet d'enfant,» avait dit Napoléon. Ainsi la place du Carrousel s'étendit du Louvre aux Tuileries, et cet espacé immense ne fut plus divisé que par la grille qui ferme la cour d'honneur du château.

«On continua l'arc de triomphe de l'Étoile, qui devait être entièrement revêtu de marbre blanc.... Déjà Canova et Chaudet avaient achevé le modèle des deux statues colossales de la Gloire et de la Paix qui devaient, assises et adossées, couronner de leur repos majestueux le gigantesque édifice.» Mais l'empereur fit remplacer le marbre par le bronze provenant des canons pris dans la dernière guerre, et en 1828 ce bronze fut entièrement doré. Les deux colonnes de la barrière du Trône, dans la grande rue Impériale, furent aussi tapissées du bronze de ces canons, et l'on y grava les noms des victoires et des généraux qui s'y étaient le plus illustrés. Le mont Valérien fut taillé en pyramide funéraire, pour servir de Saint-Denis à la dynastie impériale, et sur la place de la Concorde, on éleva la colonne napoléonienne, monolithe de cent quatre-vingts pieds de haut et de vingt pieds de diamètre, en marbre blanc de Carrare, couvert de bas-reliefs qui déroulaient la vie de l'empereur, couronné d'un chapiteau d'ordre corinthien, et d'une statue de Napoléon, en or massif, haute de vingt-huit pieds.»

À la suite de tous ces projets fantastiques, nous rencontrons enfin l'œuvre très-sérieuse et très-approfondie d'un homme pratique, qui avait évidemment mûri ses vues pendant de longues années, et dont le volume, aujourd'hui encore, pourrait fournir un très-fructueux sujet de méditations à nos édiles. C'est Paris au point de vue pittoresque et monumental, ou Éléments d'un plan général d'ensemble de ses travaux d'art et d'utilité publique, par Hippolyte Meynadier (in-8, 1843). L'auteur s'y propose un triple but: l'assainissement, l'embellissement, et les perfectionnements apportés aux voies de communication. Suivant lui, en dehors de quelques rues de second ordre, il suffirait d'ouvrir sur la rive droite quatre grandes artères principales: d'abord la grande rue du Centre, entre les rues Saint-Denis et Saint-Martin, partant de la place du Châtelet pour aboutir au boulevard, mieux encore jusqu'aux murs de clôture de Paris[55], où la perspective serait close par un rond-point au centre duquel s'élèverait une colonne monumentale; puis la grande rue de l'Arsenal, se dirigeant du quai des Célestins à la Bourse, en coupant la grande rue du Centre, où elle formerait deux des rayons d'un carrefour hexagone, décoré d'une grande fontaine monumentale; les deux autres rayons seraient formés par la grande rue du Nord-Est, allant du sud-est de la barrière Ménilmontant à l'angle nord-est de la colonnade du Louvre. Enfin la dernière de ces voies serait la grande me de l'Hôtel-de-Ville, appuyant sa tête au chevet de Saint-Germain-l'Auxerrois et partant de là vers la place de la Bastille. M. Meynadier suit pas à pas le tracé de ces rues, savamment calculé de manière à établir des rapports directs entre des points importants, à rapprocher considérablement les distances, en traversant des rues étroites, obscures, tortueuses, des quartiers populeux et malsains, en dégageant les monuments et en créant de beaux points de vue.

Sur la rive gauche, M. Meynadier indique également d'autres voies de communication de premier et de second ordre, combinées avec le même soin pour déblayer, assainir et animer les divers quartiers. Nous ne suivrons pas le livre dans tous ces développements, non plus que dans les idées qu'il suggère pour la construction d'une grande halle, d'un parc à l'anglaise situé à sept cent cinquante mètres du rond-point des Champs-Élysées, relié à l'Arc de Triomphe et au Bois de Boulogne par de courtes avenues, à la Madeleine par le boulevard Malesherbes (qui était déjà en projet depuis vingt-cinq ans, et sur l'ouverture duquel il insiste beaucoup); pour l'achèvement du Louvre, l'embellissement des Champs-Élysées, du pont Louis XVI, du Champ-de-Mars et de ses alentours, du rampant de Chaillot, où l'empereur avait rêvé d'élever, entre deux vastes parenthèses de colonnes, un rival du Louvre, avec une façade de six cents pieds de large, et que l'auteur voudrait voir couronné d'une flèche triomphale élevant la croix dans les nues, etc., etc.