Dans un des chapitres de son livre, sous le nom de Stades vertes, M. Meynadier, devançant encore une des créations de M. Haussmann, indique parmi les améliorations les plus utiles et les moins coûteuses, l'ouverture de petits squares sur différents points des rues de Paris. Dans un autre, il demande l'établissement d'un immense jardin d'hiver, analogue à celui qu'on avait créé, il y a quelques années aux Champs-Élysées. Pour subvenir aux frais de ces constructions et de ces embellissements, dont je n'ai pu donner ici qu'une analyse extrêmement sommaire et écourtée, l'auteur dresse un tableau des terrains et bâtiments inutiles, susceptibles d'être aliénés, de manière à «produire soixante-dix millions sans avoir fait tomber un seul monument,» et à pouvoir «élever avec cette somme vingt somptueux édifices, sans qu'il en coûte un centime au contribuable.» Il établit les chiffres et entre dans les plus menus détails, se préoccupant toujours du point de vue pratique, et s'écartant de toute combinaison qui ferait de son travail «un rêve des Mille et une nuits

M. Meynadier traite toutes ces questions en administrateur, et il vise toujours à l'économie. On entrevoit déjà par où il diffère de M. Haussmann. Il en diffère encore sur plus d'un autre point: il veut qu'on n'abatte aucun édifice recommandé par ses souvenirs et son architecture, que l'on conserve soigneusement à Paris son cachet pittoresque et sa physionomie générale, qu'on ne touche pas aux arbres, qu'on respecte les jardins et les promenades, en se gardant bien d'y bâtir des maisons ou des casernes, sous peine de montrer qu'on n'est que «des barbares et des carriers.» De tous les ouvrages que nous avons rencontrés jusqu'à présent dans cette revue rétrospective, celui-là est assurément le plus complet et le plus sérieux.

Si l'on se rapproche de notre époque, les projets, comme on le juge bien, ne manquent pas non plus. Les travaux de M. Haussmann ont donné l'essor, au moins dans l'origine, à une foule de plans bizarres ou grandioses, possibles ou impossibles, exposés par le moyen de la plume ou du crayon, et qu'il serait trop long d'énumérer les uns après les autres. C'est par exemple M. Hérard, architecte, qui publie en 1855 un projet de passerelles à construire au point de rencontre des boulevards Saint-Denis et de Sébastopol: ces passerelles, à galeries, figurent un carré continu, dont chaque côté est déterminé par l'angle que forment en se croisant les deux boulevards. C'est M. J. Brame, qui expose en 1856, dans une série de lithographies, son plan de chemins de fer dans les villes et particulièrement dans Paris, avec un système de voûtes supportant les rails, de voies de côté pour les piétons et de ponts volants pour mettre ces voies latérales en communication. C'est, toujours en 1856, un ingénieur en chef retraité, M. Beaudemoulin, qui se fait fort d'amener la suppression totale des ruisseaux, des vidanges et de la boue, par des moyens que je me reconnais impuissant à expliquer nettement. À peu près vers la même date encore, un avocat demande, par une Lettre au ministre du Commerce, l'établissement d'une série de tentes dans toute la longueur des rues, afin de préserver le piéton de la pluie, du soleil, des intempéries et des miasmes de la voie publique, de le dispenser de prendre une voilure ou un parapluie. Un peu plus lard, un architecte, dont j'ai oublié le nom, propose de reconstruire la Cité tout entière en style gothique, pour la mettre en harmonie avec Notre-Dame, et donner au berceau de Paris une physionomie en rapport avec son antiquité[56].

Mais il est temps de clore cet examen, qui s'est prolongé beaucoup plus que je ne le croyais, malgré mes efforts pour l'abréger et tout ce qu'il me resterait à dire encore. Un fait caractéristique d'ailleurs, c'est le silence et l'abstention où restent généralement aujourd'hui les faiseurs de projets. Ce phénomène paraît illogique, et cependant il est facile à comprendre. Au début des travaux actuels, on les avait vus se lever de toutes parts et accourir à l'Hôtel-de-Ville, les mains pleines d'idées; mais ils n'ont pas tardé à comprendre que leurs vues, si grandioses qu'ils les eussent jugées d'abord, étaient bien mesquines en face de la réalité, et qu'ils n'avaient plus qu'à s'effacer humblement devant leur maître à tous, au lieu de s'obstiner, comme des enfants, à venir jeter des verres d'eau à la mer. Ce n'est pas la moindre des victoires de M. Haussmann d'avoir réduit à une stupéfaction muette ces imaginations même dont la fécondité hardie semblait faite pour défier toute concurrence. Si le citoyen Miltié et M. Amédée Tissot revenaient au monde, il ne leur resterait plus d'autre ressource que de répéter avec le poëte:

Mon génie étonné tremble devant le sien.


NOTES:

[1] Pour les côtés politiques, administratifs et financiers de la question, qu'on me permette de renvoyer, en toute humilité, et avec le sentiment profond de mon incompétence, aux discussions de la Chambre, aux articles de la plupart des journaux, et notamment aux travaux remarquables où M. Ferdinand de Lasteyrie a creusé bien des faces de ce vaste sujet, que la différence de mon cadre me condamnait à effleurer seulement.

[2] Voir, en particulier, plusieurs des innombrables communiqués adressés à l'Opinion nationale et au Journal des Débats. M. le préfet s'entend mieux que pas un à se faire une tribune de celle de ses adversaires.

[3] Il est difficile, pour le dire au moins en note, de ne point remarquer l'inaction obstinée qui condamne certains quartiers à un statu quo dangereux, en contraste avec l'activité fiévreuse et sans bornes qui impose à d'autres des transformations radicales dont ils n'avaient nul besoin. Sur la rive gauche, depuis l'origine des travaux actuels, on réclame en vain l'élargissement des étroites rues Saint-André-des-Arts, Sainte-Marguerite, du Four, du Vieux-Colombier, où l'abondance de la circulation rend les accidents presque journaliers. Mais ce ne serait là qu'une opération utile, modeste et sans gloire: on a préféré prolonger jusqu'au Panthéon la fastueuse inutilité du boulevard de Sébastopol. Comparez aussi l'abandon presque absolu dont se plaint la banlieue annexée, sauf sur deux ou trois points de la rive droite, avec tout ce qui se fait au centre de Paris. Ce que la banlieue a gagné jusqu'à présent à l'annexion, c'est l'honneur de payer l'octroi, de voir hausser les loyers et de participer aux charges de Paris sans participer à ce qu'elle prend, de loin, pour ses priviléges. La banlieue ne connaît pas son bonheur.