L’an dernier, je gardais les chèvres dans les vallées profondes ; cette année, je passe avec mon enfant par les fermes.
L’an dernier, je pouvais danser quand sonnait joyeusement le violon ; cette année, il faut que je berce l’enfant lorsqu’il pleure.
L’an dernier, j’ai dormi chez le plus beau des garçons ; cette année, je me tourmente en enveloppant l’enfant de guenilles.
L’an dernier, j’avais dix-sept ans, et tout le monde me désirait ; cette année, j’en ai dix-huit, et personne ne me regarde plus.
Ne te ris pas de moi, jeune fille : le même sort peut t’arriver. Nul ne sait quand le frappera le malheur.
On me pardonnera cette digression, qui n’en est pas une, sur les chansons populaires, où se manifestent si naïvement le génie d’une race et son caractère national, et ces citations directement puisées à la source, qui donneront peut-être à l’un de nos lecteurs l’envie de reprendre et de compléter le curieux recueil de M. Marmier. Les chants modernes n’ont, d’ailleurs, ni l’intérêt, ni la signification des Kœmpeviser, où l’on trouve une peinture si frappante et si sincère, dans sa rudesse même, des mœurs, des idées, des croyances du Nord. A ce point de vue, on peut dire des légendes poétiques du Danemark qu’elles sont plus vraies que l’histoire, et le recueil formé par M. Svend Grundtvig[19] pourrait susciter un nouveau Saxo Grammaticus.
[19] Gamle danske Folkeviser (Anciennes chansons populaires danoises). M. Svend Grundtvig est le fils du célèbre pasteur dont il sera question plus loin.
Pour achever de faire connaissance avec les mœurs des anciens hommes du Nord, il faut entrer maintenant au Musée des antiquités scandinaves, qui est le commentaire vivant d’Œhlenschläger, des Sagas et des chansons populaires. C’est une exhumation des âges héroïques, et au milieu de ces armes colossales, de ces cuirasses, de ces cottes de maille, de ces lourdes épées, de ces fers de lance, de ces umbos de bronze et de fer arrachés aux entrailles du sol qui les avait gardés pendant quinze ou vingt siècles, l’imagination évoque pêle-mêle les personnages mythiques des deux Eddas, côte à côte avec ces terribles Northmans qui faisaient pleurer Charlemagne.
Mais le Musée des antiquités scandinaves remonte bien au delà de Sigurd, plus haut qu’Odin et Balder, plus loin, bien plus loin que les premières figures qu’on voit apparaître, à peine distinctes du chaos et ébauchées en formes encore indécises, dans les Sagas les plus lointaines. Les temps primitifs, décrits par les poëmes les plus reculés ; les origines cosmogoniques et mythologiques, entrevues, avec une mystérieuse terreur, dans les perspectives sans fin du passé par l’œil des sibylles du Nord, ne sont que de l’histoire moderne en regard de ces époques englouties dans la nuit la plus absolue, et qui n’ont laissé d’autre trace que des débris informes retrouvés au fond des tombeaux.
C’est en Danemark qu’on a découvert les monuments les plus nombreux et peut-être les plus caractéristiques des premières périodes de l’humanité, et c’est là aussi, on peut le dire, que l’étude des temps préhistoriques a pris naissance. Les sépulcres maçonnés des dolmens et les chambres de bois des tumuli, les enclos de pierres, les marais, les tourbières et les lacs ont livré par milliers à la science ces documents authentiques, qui remplissent les salles du Musée des antiquités scandinaves. Il y a vingt ans, on eût repoussé dédaigneusement du pied, comme des cailloux vulgaires, ces grossiers blocs de silex dont les éclats semblaient le fruit du hasard, avant que l’œil attentif des savants eût trouvé le secret de ce travail rudimentaire dans l’étude approfondie des moindres détails et le rapprochement des formes. Aujourd’hui, on recueille partout avec un soin pieux ces ébauches d’armes et ces embryons d’outils, qui représentent le point de départ de la civilisation et le premier effort de l’humanité.
Plus on remonte dans le passé et plus cette collection unique, peut-être la plus riche du monde, abonde en documents de tout genre. Les haches, les massues, les pioches et les marteaux de pierre, les harpons, les flèches et les hameçons en os de rennes ou d’élans, ressuscitent sous nos yeux les périodes antédiluviennes. Ces coquilles d’huîtres, au milieu desquelles reste soudé encore le couteau qui servait à les ouvrir, écrivent le premier chapitre, après la pomme d’Ève, de l’histoire de la gourmandise humaine, et ces dents de chien, percées d’un trou, qu’on portait au cou en guise de perles, représentent les débuts de la coquetterie féminine. Les instruments de bois ont péri pour la plupart, mais les entrailles de la terre ont gardé les autres et les ont tenus en réserve pour révéler au dix-neuvième siècle un monde dont il ne soupçonnait pas l’existence. La matière indestructible et l’habitude d’enterrer avec le cadavre du mort les objets qui lui avaient servi pendant sa vie, les ont sauvés d’une destruction certaine. L’âge de la pierre s’est, du reste, prolongé en Danemark, comme en Suède et en Norwége, plus avant qu’ailleurs, et il y subsistait toujours, tandis que l’âge de bronze et l’âge de fer régnaient en d’autres pays. La vieille Chersonèse cimbrique a longtemps gardé la rudesse des mœurs primitives, et l’on s’y servait encore d’armes et d’ustensiles en silex après l’introduction du christianisme, qui ne pénétra sur la terre d’Odin qu’au neuvième siècle.
Mais l’homme a découvert le cuivre et l’étain, et il en a fait le bronze ; il a trouvé l’or, et la richesse de la matière semble lui avoir révélé en même temps le secret de l’art. Avec ses nouveaux outils, il creuse des arbres, il les façonne en cercueils et en bateaux, il se forge des boucliers, des épées, des colliers, des bracelets, des couronnes, des urnes et des vases d’un travail délicat. Voici la pesante épée pointue et sans garde, qui servait non à frapper, mais à piquer l’ennemi. Voici les lours colossaux où sonnaient les héros des Sagas, et qui, sous le souffle vigoureux des vieux jarles, rendaient un accent plus terrible que celui du cor de Roland à Roncevaux. On a pu voir au Champ-de-Mars, en 1867, dans la galerie de l’histoire du travail, le plus grand et le plus curieux de ces géants de bronze, près duquel les bugles et les cuivres redoutables de l’artillerie musicale de M. Sax ne sont que des jouets d’enfants. Figurez-vous un énorme serpent vertébré, long de près de sept pieds, contourné sur lui-même en forme d’une S retournée, et dont le tube, étroit à son embouchure, va s’élargissant toujours jusqu’à l’extrémité opposée, qui se termine par un large pavillon plat comme une cymbale !
Les monuments de l’âge de fer ne présentent pas moins d’intérêt. Là encore les plus anciens sépulcres ont fourni la récolte la plus abondante, et la première période est plus riche que la suivante. On a trouvé dans le tombeau du belliqueux roi Gorm et de la reine Thyra, sa femme, un gobelet d’argent, un plat et une sorte de grossier bas-relief en bois offrant l’imitation d’un guerrier, qui sont de précieux spécimens de l’art scandinave au dixième siècle. Tous les autres objets proviennent de tombes anonymes, et la curiosité du spectateur qui voudrait attacher le nom d’un héros à chacune de ces reliques en est réduite à de pures hypothèses. La variété des armes exposées sous les vitrines témoigne du génie destructif des Northmans. Les lames tordues alternent avec les scramasax recourbés ; les piques, les javelots, les fers de lances, avec les arcs hauts de cinq pieds et les flèches encore garnies du goudron qui servait à attacher les plumes ; la hache, avec la fibule en forme d’écaille de tortue qui attachait à l’épaule le vêtement du Jute et du Cimbre, et avec la classique épée des vikings, à la longue poignée, à la lame forte et grossière, au double tranchant, décorée d’inscriptions runiques et garnies d’un bouton triangulaire ou en forme de feuilles de trèfle.
Le Groënland se sert, aujourd’hui encore, de quelques objets semblables à ceux de l’âge de pierre. Les vieilles traditions et les procédés de la civilisation primitive n’ont subi presque aucune atteinte dans cette colonie danoise, gardée par une large barrière de vagues et de glaces contre les invasions du progrès. Dans le musée ethnologique de Copenhague, la galerie du Groënland forme comme une succursale naturelle au musée des antiquités du Nord. Mais je m’arrête sur le seuil, et je me borne à montrer du doigt ces nouvelles richesses. Si l’on ne résistait à l’attrait, les musées de Copenhague ne vous lâcheraient plus.