[18] Le premier livre imprimé en Danemark (1495) est le Danske Riimkronnike, où chacun des anciens rois raconte en vers sa vie, ses exploits et sa mort. La Suède et la Norwége ont aussi leur vieille histoire versifiée, tout comme le Danemark.

« L’aînée prit la main de la plus jeune. Elles partent pour la Norwége. Le roi Erik rentrait à la maison.

— Elles erraient seules dans le monde.

— Le roi Erik rentrait à la maison. Les filles de Marsh Stig vont au devant de lui : « Quelles sont ces femmes étrangères ?

— Elles erraient seules dans le monde.

— Quelles sont ces femmes étrangères ? Pourquoi restez-vous ici si tard ? — Nous sommes les deux filles du Marsh Stig.

— Elles erraient seules dans le monde.

— Nous sommes les filles de Marsh Stig ; ayez pitié de nous, seigneur. — Savez-vous brasser ? Savez-vous cuire le pain ?

— Elles erraient seules dans le monde.

— Nous ne savons brasser, ni cuire le pain… mais nous savons filer de l’or et tisser de belles images…

— La sœur aînée arrangeait le métier, et la plus jeune travaillait. La première image qu’elles tissèrent — fut la sainte Vierge et Jésus-Christ. La seconde image qu’elles tissèrent — fut la reine de Norwége et toutes ses dames. Elles tissaient des cerfs, elles tissaient des daims, — elles tissaient elles-mêmes, tristes et souffrantes, elles tissaient de leurs doigts rapides — tous les petits anges de Dieu. »

L’aînée finit par mourir de douleur, et la cadette épouse le fils du roi.

On peut rattacher à ce groupe quelques productions plus récentes, comme la chanson suédoise de Malcolm Sinclair, qui a été adaptée à un air ancien. Sinclair, revenant de Turquie, fut surpris et tué, dans une forêt de la Silésie, par des émissaires russes, qui lui enlevèrent ses dépêches (1739). Sa mort fut célébrée aussitôt dans un chant populaire, où l’on voit un jeune berger conduit par un vieillard vénérable aux portes de la montagne, qui s’ouvrent et leur livrent passage jusqu’aux Champs Élysées. Là, dans un grand château, ils aperçoivent autour d’une table de marbre les anciens héros et rois de la Suède, surtout ceux du nom de Charles. Le poëte anonyme les décrit tous, et pour tracer le portrait de Charles XII, il trouve dans la douleur nationale des accents d’une grande poésie. Sinclair entre tout saignant de ses blessures ; il raconte le guet-apens dont il est tombé victime, et les héros écartent leurs rangs pour lui faire place parmi eux. Ainsi, en plein dix-huitième siècle, au milieu des fadeurs de la poésie cultivée, l’imagination populaire, frappée fortement, retrouvait le Walhalla scandinave.

Les chansons de chevalerie et d’amour forment un des groupes les plus nombreux. Le Chevalier au bocage, le Chevalier Brenning, la Petite Tove et beaucoup d’autres ont bien du charme ; mais on ne peut tout traduire ni tout analyser. Parmi ces chants figure la plus longue de toutes les ballades danoises, celle d’Axel Thordsen, qui a deux cents strophes de quatre vers, sans compter le refrain, qui reparaît deux cents fois. Une pièce d’une telle dimension peut sembler monotone, et elle l’est, en effet, quand on la lit, mais non quand on la chante. Il y a un rapport intime, dans la poésie populaire, entre la mélodie et les paroles, et on ne peut les séparer sans presque la détruire. Le texte et la musique ne font qu’un corps et qu’une âme : celle-ci explique et complète celui-là, dont certains détails mêmes n’existent souvent que pour elle. C’est surtout en chantant cette interminable ballade d’Axel Thordsen, dont les événements dramatiques ont fourni à Œhlenschläger le cadre tout fait d’une de ses plus belles tragédies, qu’on aperçoit le rapport fin, piquant et toujours nouveau qu’il y a entre le contenu de chaque strophe et le vers du refrain.

Une dernière classe comprend les chansons amoureuses ou familières de date plus récente. L’élément lyrique y prédomine de plus en plus, tandis que le vieux fonds épique va toujours en s’atténuant. La Suède et la Norwége fournissent à ce groupe son principal contingent. Tout le monde en Suède vous chantera la Chanson de la Dalécarlie :

Le fin cristal reluit comme le soleil, comme les astres étincellent parmi les nuages. Je connais une fille resplendissante de vertu, une fille de ce village :

« Mon amie, mon amie, ma fleur de rose, Dieu fasse que nous soyons ensemble !… »

La Norwége n’a point l’accent si lyrique, mais elle a un sentiment plus intime et peut-être plus pénétrant.

« Ah ! Ola, Ola, mon doux ami, pourquoi me causer une si grande douleur ? Non, je n’aurais pas cru que vous me pussiez trahir, moi qui étais si jeune.

« J’ai versé des torrents de larmes ; je croyais en devenir folle ; j’ai répandu plus de pleurs qu’il n’y a de jours en mille années.

« J’ai soupiré bien souvent ; bien souvent j’ai séché mes larmes. Dans mes rêves souvent je pensais : Quel bonheur, si toujours il était à moi !

« Je n’oublierai jamais la dernière fois que je vous vis à table : vous me tendiez la main ; j’avais près de moi un garçon si beau que le soleil en pâlissait.

« Que de tristesse l’amour entraîne avec soi ! Ah ! Dieu, protége tous ceux qui aiment ! L’amour est un feu si brûlant ! Personne n’en connaît bien la souffrance. »

Ces douleurs de l’abandon, la poésie populaire de la Norwége, comme celle de tous les pays, les a chantées plus d’une fois, et presque toujours avec une émotion communicative dans une expression familière. Je laisse de côté les chansons burlesques de ce pays, qui jouissent d’un renom particulier ; mais qu’on me permette de citer encore la complainte de la fille abandonnée, où chaque strophe se compose de deux vers : l’un dépeignant le bonheur passé ; l’autre, par antithèse, le malheur présent. L’air en est d’une tristesse profonde, d’un sentiment et d’une couleur admirables.