Les vers suivants décrivent la défaite de Humble. Il raconte son extraction à Sivard, qui le reconnaît comme le fils de sa sœur, l’embrasse, lui dit de reprendre son cheval et veut bien se déclarer vaincu par lui. Il se fait lier avec des lanières de cuir à un grand chêne par Humble. Celui-ci revient trouver le roi Nilaus, et l’avertit d’aller chercher Sivard enchaîné sur la lande. Nilaus n’en veut pas croire ses oreilles. Au moment où il monte à cheval, Sivard, qui a eu honte de sa situation humiliante, vient au-devant du roi, traînant après lui l’arbre qu’il a arraché. La chanson finit par une grande fête en l’honneur des chevaliers danois, où Sivard Snarensvend (le garçon rapide) danse, le chêne à la ceinture.

On peut assigner le treizième siècle comme limite générale aux Kœmpeviser proprement dits. Parmi les chansons qui roulent particulièrement sur les croyances superstitieuses du Nord et sur les êtres mystérieux dont l’imagination du peuple a rempli la mer et les montagnes, beaucoup se rapportent aussi à la même date. Ce deuxième groupe répond à une nouvelle face de la poésie instinctive et spontanée : il représente le sentiment de la nature réfléchi dans la fantaisie populaire et fécondé par le christianisme, la puissance des anciennes traditions, le penchant au merveilleux, inné dans le cœur de la foule que tout mystère attire, et si particulièrement vivace en ces pays du Nord encore peuplés des légendes héroïques de la vieille mythologie scandinave. Les magiciens et les sorciers aiment à s’envelopper dans un voile de brumes ; le conte de fées éclôt aussi bien dans le brouillard et la tempête que sous les rayons brûlants du soleil.

Vous retrouverez dans ces chansons de féeries beaucoup de thèmes communs à la poésie populaire de tous les pays : c’est un amant qui sort de sa tombe pour revoir et consoler sa bien-aimée ; c’est une mère qui revient de l’autre monde pour caresser et soigner ses petits enfants, maltraités par une marâtre ; c’est un soldat ou un chevalier dont le fantôme apparaît pour ordonner à sa veuve de restituer le champ mal acquis, si elle veut procurer le repos à son âme, ou pour révéler, comme le père d’Hamlet, le crime dont il a été victime. Mais on y trouve aussi bien des traits particuliers aux peuples du Nord. Les elfes, ces sirènes de la colline, qui dansent dans les rayons de la lune pour séduire le voyageur ; les trolls, qui gardent les trésors dans la montagne ; le nek, dont la harpe retentit dans les flots du torrent ; l’homme des eaux, qui attire les jeunes filles dans son palais de cristal, et la femme des eaux, qui devine l’avenir[15], tels sont les héros habituels de ces chants merveilleux. Tantôt ils célèbrent la puissance des runes, ces talismans magiques dont l’effet rappelle, en le dépassant, celui des incantations de Canidie, et tantôt le pouvoir de la harpe d’or, qui charme les oiseaux et les flots et qui force le havmanden à la barbe verte de quitter ses grottes profondes pour restituer sa proie.

[15] Voy., dans le recueil de Gade, le morceau intitulé le Roi des Danois fait saisir une femme des eaux. La mélodie étrange de cette chanson sent la fraîcheur acerbe de la mer.

Quelques-unes de ces ballades étranges sont d’un charme exquis et d’une forme presque parfaite :

— Je sommeillais sur la colline des elfes. Deux jeunes filles s’avancent vers moi. L’une me frappe doucement à la joue, et l’autre me chuchote à l’oreille :

« Éveille-toi, beau garçon, si tu veux danser avec nous. Pour toi, mes jeunes sœurs chanteront leur plus doux chant. »

— L’une d’elles, la plus belle des femmes, commence à chanter. Le fleuve rapide s’arrête pour l’entendre ; les petits poissons l’écoutent en remuant la queue, et les oiseaux gazouillent d’admiration dans le bois.

« Écoute, beau garçon, veux-tu demeurer avec nous ? Je t’apprendrai le secret des runes puissantes. Je te dirai comment on dompte l’ours et le sanglier, comment on chasse le dragon qui garde les trésors. »

— Et les jeunes filles dansaient mollement de tous côtés, comme font les elfes, et je les contemplais, appuyé sur la garde de mon épée… Si, par la grâce de Dieu, le chant du coq n’avait tout à coup retenti, je restais avec elles sur la colline. C’est pourquoi, cavaliers qui chevauchez à travers la forêt, ne vous endormez jamais sur la colline des elfes.

Ailleurs, c’est l’homme de la mer qui monte sur un cheval de l’eau la plus limpide, avec une bride et une selle du sable le plus blanc, et qui entre à l’église pour y choisir sa fiancée. Toutes les images des saints se retournent à son approche, mais la fille de Marksig, en le voyant, songe en son cœur et se dit sous son voile : « Dieu veuille que ce beau cavalier soit pour moi ! » Il s’approche d’elle et lui prend la main, puis tous deux s’en vont en dansant jusqu’au rivage, où la jeune fille tombe tout à coup dans les flots. Mais quand elle a vécu huit ans avec lui et l’a rendu père de sept enfants, un jour elle entend le son des cloches en berçant son dernier-né ; elle demande à l’homme des eaux d’aller à l’église, et elle ne revient plus[16]. Ou bien c’est le roi de la montagne, être terrible, qui a attiré chez lui une jeune fille et l’a épousée. Elle lui donne huit enfants, avec cette fécondité des contes populaires que le bon Perrault a traduite en une phrase devenue proverbiale. Après quoi, elle désire revoir sa mère, et le roi de la montagne le lui permet, à condition qu’elle ne parlera pas de lui. Au premier mot qu’elle prononce sur son mari, celui-ci paraît à côté d’elle, la frappe rudement pour la punir d’avoir manqué à sa promesse et la ramène dans la montagne. Là, il la force de boire un breuvage qui lui fait oublier père et mère, frère et sœur, le ciel et le soleil, Dieu et Jésus-Christ[17].

[16] J’ai réuni deux chansons dans cette courte analyse ; la seconde est la suite naturelle de la première.

[17] Cette chanson est suédoise.

Le groupe des chants historiques est riche surtout en Danemark, où il embrasse une période de trois siècles, et écrit à sa façon la chronique des rois, de 1200 à 1500[18]. C’est peut-être là qu’on trouve les plus belles chansons, dont la poésie contraste singulièrement avec la rare sécheresse de la plupart de nos chants historiques français. La Mort de la reine Dagmar, que j’ai citée plus haut, appartient à ce groupe, qui comprend aussi un très-remarquable cycle de neuf ballades roulant sur le meurtre d’Éric VII (1585) par son marsh (connétable) Stig, dont il avait séduit la femme, et sur le sort des deux filles innocentes du meurtrier, qui s’expatrient pour chercher partout un asile. Après avoir tué le roi dans une grange, le connétable est proscrit par le jeune fils de la victime, et il se retire en son château fortifié de l’île de Hjelm, d’où il fait des excursions dans le voisinage, portant partout avec lui le fer et le feu. Le château est enlevé et démoli ; le connétable prend la fuite et meurt bientôt, mais ses amis continuent la guerre en pirates et dévastent les côtes du Danemark. Ses filles passent d’abord en Suède, d’où elles sont chassées par le roi, neveu d’Éric VII, puis en Norwége, où elles trouvent un asile dans le palais du souverain. Le chant qui raconte leurs pérégrinations présente une forme assez caractéristique. Il est d’un style monotone, d’un rythme lent et plaintif comme une psalmodie. Le dernier vers de chaque strophe se répète au commencement de la suivante, et entre chaque tercet le refrain revient comme un glas funèbre :