Il n’est pas possible ici de séparer le Danemark de la Suède et de la Norwége : au fond, c’est le même peuple et c’est la même langue. La vieille souche scandinave s’est divisée en trois branches, mais qui ont été plus d’une fois réunies et le seront peut-être encore. Leurs annales, leurs traditions et leurs chants se mêlent sur presque tous les points.

Beaucoup de ceux-ci remontent fort haut. Ils plongent par leurs racines dans les temps héroïques et quasi-fabuleux, d’où ils sont venus sur les lèvres des nourrices et des paysans, jusqu’à ceux qui les ont recueillis pour la première fois, mais non sans avoir subi bien des modifications en route. La plupart datent du moyen âge. La forme est souvent plus moderne que le fond, et le style a été remanié et rajeuni. Par la contexture générale, ils se rapprochent des ballades allemandes et écossaises ; mais le refrain y joue un rôle plus considérable. D’après leur date et leurs sujets, on les divise en cinq groupes principaux.

Le premier groupe comprend les chansons héroïques proprement dites Kœmpeviser[12], roulant sur des traditions guerrières qui remontent, pour la plupart, aux temps antérieurs à l’introduction du christianisme. Les exploits y revêtent un caractère gigantesque et fabuleux, et madame de Sévigné, qui aimait tant les grands coups d’épée des romans de La Calprenède, eût pris un bien autre plaisir à ceux d’Axel, de Vonved et de Viderik, si elle avait pu seulement oublier que ces terribles hommes du Nord ne parlent, ni n’agissent en preux chevaliers de la cour de Louis XIV. On ne saurait lire les combats du fils de Verland, le forgeron magique, contre le géant Langben, et d’Orm, le jeune écuyer, contre le géant Berner, sans songer à la fois à l’histoire biblique de David et de Goliath et aux légendes chevaleresques de Brut et d’Artus. Les héros des Niebelungen y figurent, car les Niebelungen ne sont qu’une dérivation et un amoindrissement des vieux poëmes scandinaves, et l’on y voit Sivard, le Sigurd de l’Edda, ici arracher des chênes, fendre les enclumes et tuer les serpents magiques ; là, galoper à cheval, sans prendre un moment de repos, pendant quinze jours et quinze nuits, et sauter à quinze pieds au-dessus des murailles dans les forteresses dont la porte est fermée. On y rencontre Charlemagne et Ogier le Danois. La Norwége chante encore une chanson populaire sur Roland et la bataille de Roncevaux. L’empereur Théodoric, qui tient une si grande place dans les traditions semi-historiques et semi-fabuleuses du moyen âge, y revient souvent, sous le nom de Diderik. Le cheval Skimming et le cheval Grane, les bonnes épées Birting et Mimering qui coupent les géants en deux, y rappellent le Bayard des quatre fils Aymon et la Durandal de Roland. Ces rapprochements seraient infinis. Il y a comme un grand fonds commun de poésie populaire où tous les peuples ont puisé, et souvent, d’un bout de l’Europe à l’autre, les mêmes traditions reparaissent, arrangées suivant le génie des différentes nations.

[12] Ce nom s’applique, par extension, à toutes les anciennes chansons populaires.

Le caractère de la race et celui de la nature ont gravé fortement leur empreinte sur ces productions incultes, pleines d’une majesté sauvage et sombre. Les hommes y sont plus grands que nature, et les moindres combats y prennent des proportions épiques. La touche en est vigoureuse, mais la couleur monotone et le dessin naïf. En lisant ces chants guerriers, on sent qu’il y manque la rude déclamation des scaldes, accompagnée par la harpe aux accords puissants, dont les sons vibraient comme ceux de la trompette. Les mélodies sont mâles, quelques-unes remplies d’une ardeur martiale et d’une sorte d’impétuosité belliqueuse[13]. Les plus grandes et les plus belles chansons de cette classe appartiennent d’abord à l’Islande, où, comme en un sanctuaire inaccessible au reste du monde, s’est conservé, avec la pureté de la langue primitive, le trésor de ces traditions nationales, dont la réunion composa l’Edda ; puis en Norwége et dans les Feroë, ce groupe d’îles arides et chétives, où la vieille poésie, comme un foyer vivace, console et réchauffe le pauvre paysan dans sa cabane solitaire.

[13] Voy. dans le recueil de Mélodies populaires scandinaves, arrangées pour le piano par M. Gade, chef d’orchestre au Théâtre-Royal, le Tournoi, Svend Vonved, Grimmer et Kamper, les Chevaliers sur la montagne de Dovre, toutes danoises.

Le Tournoi donnera une idée de ce que sont les Kœmpeviser :

Sept et soixante-dix furent les chevaliers qui quittèrent le château. Arrivés à Brattingsborg, ils dressèrent leur tente.

Le roi Nilaus était sur le belvédère, il regardait à l’horizon : « Les chevaliers aiment bien peu leur vie, puisqu’ils souhaitent nous combattre.

« Arrive, Sivard Snarensvend. Tu as vu les pays étrangers : examine les armes de ces chevaliers, et va les visiter dans leurs tentes. »

Sivard Snarensvend entre dans la première tente : « Chevaliers du roi de Danemark, soyez les bienvenus chez mon seigneur.

« Ne vous fâchez pas, nobles seigneurs, ne le prenez pas en mauvaise part. Demain nous voulons bien vous combattre. Montrez-moi vos armes. »

Le premier bouclier porte un lion couronné ; c’est l’écu du roi Diderik.

Le second bouclier porte un martel ; c’est l’écu de Viderik Verlandson, lui qui ne fait point de prisonniers, qui tue[14].

[14] Comme le roi Diderik (Théodoric), Viderik, fils de Verland, joue un très-grand rôle dans les Kœmpeviser. Le père de ce dernier est l’armurier magique, l’élève d’Oberon le Nain, qui forge les épées et les boucliers des héros.

Sur le troisième bouclier brille un aigle rouge ; c’est l’écu de Holger (Ogier) le Danois, qui est toujours victorieux.

Le quatrième bouclier porte un violon et un archet ; c’est l’écu de Folmer Spillemmand (le ménestrel), qui préfère le boire au sommeil.

Tels étaient les champions et les écus. Impossible de les tous énumérer. Le noble Sivard Snarensvend ne pouvait plus attendre davantage :

« Lequel des chevaliers du roi de Danemark veut lutter contre moi ? Il ne doit plus tarder. Il me rejoindra sur la lande. »

Les chevaliers jetèrent le dé sur la table. Le sort désigna le jeune Humble pour lutter avec Sivard.

Le jeune Humble ferma brusquement l’échiquier. Il ne tenait plus à jouer. Je ne vous dis que la vérité pure, ses joues étaient très-pâles.

« Je te dis, Viderik Verlandson : tu es un homme hardi. Prête-moi aujourd’hui Skimming, ton cheval ; prête-le-moi sur caution.

« Je te donne huit châteaux en gage, et puis ma sœur jeune et charmante. Elle vaut encore mieux.

— Sivard a la vue bien basse ; il ne voit pas où porte son glaive, et si Skimming est blessé aujourd’hui, tous tes parents ne le guériront point. »

Humble monte sur Skimming, et chevauche avec grande allégresse. Skimming était bien étonné de sentir des coups d’éperon…