Le monument fut érigé par la ville de Copenhague, avec le concours d’une souscription publique, du vivant même de Thorvaldsen, pour recevoir les objets d’art qu’il avait légués à ses compatriotes. La façade est surmontée d’un groupe de la Victoire arrêtant son quadrige et, sur les murs extérieurs, de vastes compositions en ciments de diverses couleurs incrustés dans la pierre, représentent le retour de Thorvaldsen dans sa ville natale en 1838, et le transport de ses œuvres du vaisseau jusqu’au Musée. L’art antique a fourni les motifs de toutes les décorations. Ici, c’est un génie qu’un char emporte dans l’arène ; là, ce sont des vases et des trépieds, comme les anciens en donnaient pour prix dans les jeux publics, couronnés des lauriers et des palmes du triomphe.
Entre le vestibule, qui occupe toute la largeur de l’édifice, et la grande salle du fond, sont disposés en enfilade une série de cabinets, dans chacun desquels s’élève une statue choisie, entourée d’un cortége de bustes et de bas-reliefs. Les plafonds sont égayés de cartouches dans le goût des peintures de Pompéi ; mais la nudité des murailles, simplement recouvertes d’une couche de couleur brunâtre, laisse toute leur valeur aux statues, qui se détachent vigoureusement dans les conditions les plus favorables et les mieux calculées pour les faire valoir. Le musée Thorvaldsen rachète sa physionomie vraiment trop funèbre par son heureux aménagement et l’intelligente appropriation des moindres parties de l’édifice au but qu’on s’est proposé. C’est vraiment le temple de l’art.
Un Grec du temps de Périclès se fût promené avec délices dans ce monument peuplé de chefs-d’œuvre où l’antiquité revit. Thorvaldsen est un élève de Phidias : il a, sans effort, et comme par un épanouissement naturel, la noblesse, la simplicité sévère, l’harmonie et la grandeur des lignes, la science du dessin, la pureté de style, l’élégance correcte et la clarté lumineuse des maîtres souverains. Ce fils du Nord, dont le génie de bonne heure éveillé s’échauffa lentement, et resta longtemps à demi engourdi comme dans les brumes de son pays natal, a l’heureuse fécondité, la hardiesse tranquille, la perfection calme et sûre d’elle-même, qui caractérisent le génie grec. Ses bustes sont presque tous admirables par l’accent de réalité, le caractère et l’expression qu’il leur donne, sans jamais violer en rien les vieilles traditions classiques. Par la science de la composition, la pondération des groupes, la sagesse du plan, la gravité des lignes, il a conquis dans le bas-relief une suprématie qui n’est pas discutée. La plupart de ses sujets antiques, les Trois Grâces, l’Amour triomphant, la Vénus, le Jason, le Mercure, le Bacchus, l’Adonis, le Ganymède, semblent arrachés aux ruines du Parthénon. Bien qu’il ait surtout la noblesse et la force, il a aussi la finesse ingénieuse et la grâce délicate. Toutefois son œuvre charme plus qu’elle n’émeut ; elle s’adresse aux yeux et à l’esprit sans arriver jusqu’au cœur ; elle ne cause que cette admiration presque froide où l’âme ne se sent pas suffisamment intéressée. Il resta toujours, sous l’inspiration du puissant artiste, un peu de cette glace du Nord que les flammes du soleil d’Italie ne suffirent point à faire fondre entièrement, et tout en rendant à ce tranquille et harmonieux génie l’hommage qu’il mérite, je lui voudrais parfois plus de chaleur, de vie et d’élan pathétique.
Le musée Thorvaldsen contient les dessins, les esquisses et les modèles originaux en plâtre de son œuvre entière, qui est immense. On y a joint tous les objets d’art qui se trouvaient en sa possession au moment de sa mort, et ce second musée n’offre qu’un intérêt bien médiocre à côté du premier. Les tableaux danois y abondent, mais les bons ouvrages y sont rares. On y remarquera surtout un très-spirituel et très-vivant portrait de l’artiste, par son ami Horace Vernet. Thorvaldsen est dans son atelier, en costume de travail, tenant en main l’ébauchoir et accoudé sur le socle qui supporte la statue d’Œhlenschläger. Une bonhomie loyale et une sorte de naïveté rêveuse se lisent sur cette figure encadrée de longs cheveux gris et percée de petits yeux bleus. La tête est puissante, et pourtant elle a quelque chose d’enfantin ; le regard est limpide comme une source ; l’expression a cette placidité qui fit plus d’une fois accuser d’insouciance et même de paresse l’un des artistes les plus prodigieusement, mais aussi les plus tranquillement actifs qu’on ait jamais vus.
Lorsque Thorvaldsen avait quitté Rome pour revenir dans sa patrie, on l’avait accueilli comme un triomphateur. Quand il mourut, la nation fit cortége à son cercueil, et ses funérailles eurent presque le caractère d’une apothéose. Moins de six ans après, l’ami et l’émule du grand sculpteur, qui nous a conservé ses traits ; celui qui éleva la gloire de la poésie danoise presque aussi haut que Thorvaldsen avait élevé la gloire de l’art danois, Œhlenschläger mourait à son tour. Tous les spectacles et toutes les réjouissances publiques étaient suspendues pendant huit jours. La stalle qu’il avait coutume d’occuper au grand théâtre restait vide et voilée d’un crêpe durant six mois. Vingt mille personnes, le prince royal, le conseil entier des ministres, les généraux, tout le clergé, tous les corps et métiers avec leurs bannières, suivaient par les rues sablées et jonchées de verdure, entre les maisons tendues de draperies funèbres, le cercueil du poëte, que les étudiants avaient réclamé l’honneur de porter eux-mêmes. Nous sommes ici chez un peuple qui sait honorer ses grands hommes et qui est digne d’en avoir.
J’ai vu, à deux pas de l’hôtel Phœnix, au milieu d’une avenue plantée d’arbres, la statue d’Œhlenschläger. Il est représenté en robe de chambre, assis dans son fauteuil ; il a le front haut, le visage ouvert et la mâle stature de ces héros du Nord qui revivent si bien dans ses vers. Personne n’a mieux chanté que lui ce « pays charmant, couvert de larges hêtres, à côté de la Baltique amère, — qui s’appelle le vieux Danemark, et qui est la demeure de Freya » ; cette patrie des géants héroïques, « dont les os reposent sous les monuments des collines », et qui n’a point perdu sa beauté, « car la mer bleue lui fait une ceinture, et le feuillage vert une couronne ; et de nobles femmes, de belles filles, des hommes vaillants et des jeunes gens au cœur déterminé peuplent les îles des Danois[11]. » Thorvaldsen est un Grec, qui demande son inspiration à l’Olympe ; Œhlenschläger, un Scandinave pur-sang, qui est allé chercher la sienne dans le Walhalla.
[11] Fædrelandssang, ou Chant national d’Œhlenschläger. Comme la plupart de ses poésies, ce chant est presque intraduisible, car il a surtout un mérite de style.
Il y a peu d’exemples, en poésie, d’une activité, d’une abondance et d’une variété pareilles à celles d’Œhlenschläger. Il a abordé tous les genres, — tragédies, comédies, opéras, épopées, odes, ballades, idylles, épigrammes, satires, contes et romans, que sais-je encore ? — et dans tous il a marqué sa trace. Esprit curieux, naïf et mobile, comme un poëte doublé d’un enfant, cet homme du Nord a en lui quelque chose de la flamme et aussi de la couleur du Midi. Mais ce qui domine, dans la diversité de cette œuvre multiple qu’on ne peut examiner en détail, la figure qui se dégage et qui restera la sienne aux yeux de la postérité, c’est celle du poëte patriotique et national, qui a rendu un nouvel éclat aux vieilles chroniques et aux traditions populaires. L’auteur d’Hakon Jarl, de Palnatoke, d’Axel et Valborg, d’Hagbart et Signe, de la Mort de Balder et des Dieux du Nord est un scalde inspiré pour qui les Sagas et les Eddas n’ont plus de secret, qui déchiffre les runes mystérieuses, qui a ressuscité les géants et leurs fils, ces intrépides et farouches vikings, dont la félicité suprême consistait en un combat perpétuel arrosé de perpétuelles libations. Œhlenschläger fait autorité comme un contemporain dans le domaine primitif, reconquis et restitué par lui. C’est le classique de la poésie nationale ; c’est l’Hésiode de la mythologie du Nord. Il a mérité cette couronne de poëte scandinave que son rival suédois, Tegner, déposa solennellement un jour sur sa tête dans la cathédrale de Lund.
VI
LE MUSÉE DES ANTIQUITÉS SCANDINAVES ET LES CHANTS POPULAIRES DU NORD.
Œhlenschläger a puisé à pleines mains dans le riche trésor des chants populaires, sans plus dédaigner la légende que l’histoire ; la danse du troll espiègle et mutin, que les terribles coups d’épée des vieux adorateurs de Thor. Ces chants sont innombrables : on en compte plus de trois mille, précieusement recueillis par les érudits et les critiques, et qui forment une mine inépuisable de traditions et de poésie. M. Xavier Marmier, qui a tant fait pour répandre chez nous la connaissance de la littérature des peuples du Nord, nous en a donné un recueil curieux, qu’il eût pu facilement doubler. Souvent mes amis danois m’ont chanté et traduit ces vieilles mélodies nationales, que tout le monde aime et connaît chez eux, et qui apportent le plus précieux concours à l’étude de l’histoire et des mœurs.