La perle de tous ces palais, c’est Rosenborg, construit, au début du dix-septième siècle, par l’illustre architecte Inigo Jones, le Vitruve anglais, celui auquel Londres doit Whitehall. Rien de plus original et de plus charmant que la physionomie de cet édifice, avec sa maçonnerie de briques rouges, ses trois tours noires aux flèches élancées, sa façade étroite et la prodigalité d’ornements dont l’a décoré la fantaisie de l’artiste. Rosenborg tient à la fois de l’église gothique, du donjon féodal et du château de la Belle au bois dormant. On y arrive par un délicieux jardin plein d’ombrages et d’eaux vives. Sous ces tilleuls deux fois centenaires, qui ont vu passer le grand roi Christian IV, et abrité plus d’une fois, dit-on, les entrevues furtives de Caroline-Mathilde et de Struensée, les petits Danois se livrent à leurs ébats tumultueux, avec ces rires et ces larmes qui sont les mêmes partout et constituent la langue universelle. Par les allées sinueuses, le long des pelouses et des parterres de fleurs, on arrive jusqu’à un pont-levis fermé d’une grille de fer, qui clôt le palais comme une forteresse.
Rosenborg est le musée des souverains danois. On y a réuni, salle par salle, les portraits des rois, depuis Christian IV, qui l’a fait construire, et les objets qui leur ont appartenu : meubles, vêtements, tapisseries, glaces, cristaux, armes, bijoux, ivoires. Il y a là d’incomparables richesses artistiques et historiques, des merveilles de luxe, d’élégance et de goût, qui racontent aux yeux charmés les splendeurs de la dynastie d’Oldenbourg. A côté des épées de Charles XII et de Gustave-Adolphe, armes de soldats, faites pour tuer et non pour éblouir, étincelle, sous sa garniture de diamants, l’épée à poignée d’émail de Christian IV, et reluit de mille feux le harnachement de velours brodé de perles, qui coûta deux millions à ce magnifique monarque. Non loin des chenets en argent massif, des buffets en or, des porcelaines de Saxe, des étoffes splendides, des lustres et des vases en cristal de roche, des carabines ciselées, des tables, des fauteuils, des écrans incrustés de saphirs et de rubis, qui rappellent les noms de Frédéric III, Christian V et VI, s’alignent, sur de riches étagères, les innombrables verreries de Venise envoyées par le doge à Frédéric IV. Près de la corne d’argent des Oldenbourg, qui remonte au chef de la dynastie, vous verrez la coupe de chasse de Christian VI, qui contient deux bouteilles, et que cet héroïque buveur, digne de ses aïeux, vidait tout d’une haleine. De nos jours, quel est celui, roi ou chasseur, qui pourrait se vanter d’en faire autant ? Plus loin, on voit mieux encore : c’est un cavalier avec son cheval, en argent creux, disposé de façon à pouvoir servir de coupe lorsqu’on en a enlevé la partie supérieure, qui forme le couvercle. La tradition parle de vaillants Danois du bon vieux temps, qui vidaient en un repas ce bol gigantesque, bien autrement redoutable que la botte de Bassompierre. Les Danois d’aujourd’hui savent boire en fils non dégénérés de ce dieu Thor, à qui trois barils de bière suffisaient à peine pour apaiser sa soif, même quand il se cachait sous le déguisement d’une fiancée. Tout dégénère pourtant, et le cheval bachique de Rosenborg n’est plus aujourd’hui qu’un objet d’art.
Le regard finit par se fatiguer de ces magnificences ; mais si l’on monte à l’étage supérieur, c’est bien autre chose encore. La galerie du trône et du couronnement est une véritable salle des Mille et une Nuits. Son plafond sculpté, ses fonts baptismaux d’argent, autour desquels se déroule en bas-reliefs le baptême de Jésus-Christ ; ses cariatides, ses tapis, ses tentures, ses candélabres, composent un ensemble saisissant. Le trône est gardé par trois grands lions d’argent, symboles des trois détroits, le Sund, le Grand-Belt et le Petit-Belt, qui font au Danemark une barrière de vagues. Partout, à Copenhague, sur les écussons et au frontispice des palais, reparaissent ces lions allégoriques, aiguisant leurs griffes et secouant leurs crinières, comme les monstres dont Ulysse entendit les hurlements autour du rocher de Scylla.
Rosenborg est une magique évocation du passé. On en sort avec des éblouissements dans les yeux, et l’imagination enflammée par cet entassement de merveilles historiques. Les richesses de deux siècles sont concentrées dans cet écrin de pierre, où vous apparaît, en toute sa splendeur, l’âge d’or de la monarchie danoise, alors qu’elle régnait sur la Norwége, qu’elle humiliait la Suède, qu’elle occupait l’Europe de sa gloire, et que l’oriflamme rouge, à croix blanche, se promenait triomphalement sur toutes les mers.
V
LA VILLE LITTÉRAIRE, ARTISTIQUE ET SAVANTE. — LE MUSÉE THORVALDSEN ET LA STATUE D’ŒHLENSCHAGER.
Rosenborg n’est pas le seul musée de Copenhague, il s’en faut. Les collections de tout genre y abondent, ainsi que les écoles, les bibliothèques, les établissements d’instruction. Il n’est pas de ville où l’on trouve plus de trésors d’art et de science, où l’enseignement soit plus répandu et mieux en honneur.
Si j’étais M. Joanne, j’énumérerais soigneusement les dix ou douze musées de Copenhague ; on m’en dispensera sans peine. Je n’ai fait, d’ailleurs, que les parcourir au pas accéléré, m’arrêtant seulement à ce qui m’offrait un intérêt local, un trait de race, un caractère indigène. Au musée de Christiansborg, assez pauvre en maîtres italiens ou français, l’école flamande et surtout l’école hollandaise, dont le Danemark subit longtemps l’influence avec docilité, se trouvent représentées largement ; mais ce n’est pas là ce que j’y cherche, j’y cherche l’art national du Danemark. J’oublie Le Poussin, Salvator Rosa et Gérard Dow, pour m’arrêter devant les beaux portraits de Juel et les compositions d’Eckersberg, qui a été l’initiateur de la peinture contemporaine dans son pays natal ; devant les paysages de Skovgaard et de Rump, les batailles de Sonne, les marines de Melbye et de Simonsen, les scènes de genre d’Exner, le peintre des villageois ; les toiles humoristiques de Marstrand ; les tableaux d’histoire de Bloch, un artiste énergique et original, et toutes ces toiles où revit, dans sa vérité et dans sa poésie, la beauté mélancolique et voilée de la nature du Nord[10].
[10] La plupart de ces peintres (je parle des vivants), étaient représentés à l’Exposition universelle, mais d’une façon incomplète, qui ne donnait point une idée suffisante de leur talent. On y a pu voir aussi les groupes de M. Jerichau, directeur des beaux-arts, les beaux bustes de M. Bissen, d’un modelé si large, si vivant, et les dessins pleins de goût, d’élégance et de distinction d’un artiste dont le gracieux talent a reçu depuis quelques années ses lettres de naturalisation en France.
Mais si l’on veut étudier l’art danois dans sa plus haute et sa plus pure expression, c’est au musée Thorvaldsen qu’il faut aller. Thorvaldsen est un de ces hommes qui suffisent à la gloire d’une époque et d’une nation. Le Danemark peut s’enorgueillir, à juste titre, d’avoir produit l’un des plus grands sculpteurs du dix-neuvième siècle, le rival et le vainqueur peut-être de Canova ; le maître illustre, dont l’influence ne s’est pas seulement exercée sur l’école danoise, sortie tout entière de lui, mais domine aujourd’hui encore presque toute la sculpture du nord de l’Europe et celle de l’Allemagne.
A quelques pas du palais de Christiansborg s’élève un édifice qui a l’aspect d’un mausolée. L’architecture reproduit en partie celle des sépulcres grecs et étrusques, et la décoration rappelle les ornements des tombeaux antiques. C’est à la fois le musée et la sépulture de Thorvaldsen. Le grand sculpteur repose dans la cour centrale, sous un petit tertre ombragé de lierre, au milieu de ses innombrables chefs-d’œuvre.