Après un excellent déjeuner, composé par l’artiste de l’hôtel d’après les sains principes de la cuisine française, nous remontons en voiture, et nous partons en reconnaissance. Mais auparavant je me suis fait expliquer la ville, et j’ai relevé sur un plan tous les points de repère de cette excursion.
Kjobenhavn, que nous appelons Copenhague[8], est une ville d’environ 175,000 habitants, bâtie sur deux îles, que sépare un étroit bras de mer. La partie de la capitale qui s’élève sur l’île microscopique d’Amack, porte le nom particulier de Christianhavn.
[8] En empruntant cette traduction aux Anglais, comme celle de Sjœland en Seeland. Le j se prononce i.
La position de Copenhague est presque, au septentrion de l’Europe, ce que celle de Constantinople est au midi. Bâtie à portée de la mer du Nord et, pour ainsi dire, au confluent de tous ces détroits qui sont comme les avenues de la Baltique, Copenhague est la capitale naturelle du monde scandinave, qu’elle relie au reste de l’Europe.
Ce ne fut longtemps qu’un humble village de pêcheurs, et elle ne devint pas avant le quinzième siècle la résidence de la royauté. Cette date expliquerait déjà la physionomie généralement moderne de ses rues et de ses monuments ; mais voici qui l’explique mieux encore. En 1728, un incendie effroyable dévora plus de seize cents maisons. Un nouvel incendie en 1795, et le bombardement des Anglais en 1807, achevèrent à peu près la destruction de la vieille ville. Les maisons de bois furent rebâties en pierre, les rues élargies et régularisées : Copenhague y gagna cette apparence correcte et presque rectiligne qui plaît tant aux préfets, aux rédacteurs de Guides et aux Anglais en voyage. Restée stationnaire pendant longtemps, — par une apparente bizarrerie, qui s’explique pourtant sans trop de peine, elle s’est accrue après les désastres des dernières guerres. Les émigrés du Slesvig, en se repliant sur Copenhague pour fuir la domination prussienne, ont largement contribué à ce résultat. Aujourd’hui elle déborde de ses anciennes barrières, et prolonge en tous sens les ramifications de ses faubourgs.
Bredgade, où je suis logé, partant de la Grande place, qui est un point central, pour traverser toute la partie du nord de la ville dans la direction du port, est ce qu’on appelle en style municipal une des grandes artères de Copenhague. En la suivant jusqu’au bout, on arrive à la citadelle et aux promenades des remparts, d’où l’on domine le Sund. Le coup d’œil qui tout à coup s’ouvre là sous vos pieds est de ceux qu’il ne faut pas essayer de décrire. Quelques vaisseaux à voile vont et viennent lentement, déployant entre le bleu du ciel et le bleu de la mer leur aile blanche, gonflée par le vent. Au loin, sur des bancs de sable exhaussés en îles, s’élèvent en pleine mer des forts détachés, qui semblent sortir directement du sein des flots pour défendre l’entrée du port. C’est là qu’arrivent presque toutes les marchandises d’importation pour le Danemark.
A cinquante pas de l’hôtel, une courte rue transversale conduit à la belle place d’Amalienborg, que décore la statue équestre de Frédéric V, le pacifique et libéral successeur du rigide Christian VI. Le palais d’Amalienborg[9], qui a donné son nom à la place, se compose de quatre édifices entièrement distincts, mais absolument semblables, qui se font pendant aux quatre coins, reproduisant avec symétrie cette maigre et froide colonnade qu’on retrouve si souvent sur la façade des monuments publics de Copenhague. L’un de ces palais bourgeois sert de résidence habituelle à Sa Majesté Christian IX, dont la petite cour tient à l’aise dans cette maison de Socrate de la royauté.
[9] Borg, château, dans le sens de l’allemand burg. Il désigne un ensemble de constructions, le château avec ses dépendances, les bâtiments élevés à son abri et sous sa protection. Le mot slot signifie plus particulièrement palais, et on le joint souvent au nom des châteaux : Amalienborg slot, Christiansborg slot.
On ne se figure pas le nombre de palais que possède Copenhague : peut-être y en a-t-il plus qu’à Paris, et les alentours de la ville en sont aussi largement peuplés. La vieille monarchie danoise a semé partout les témoignages de sa magnificence et de son goût pour les arts. Copenhague renferme à elle seule, en y comprenant les quatre bâtiments d’Amalienborg, une douzaine de palais, dont plusieurs ont été changés en musées. Rosenborg et Christiansborg sont les seuls qui méritent de nous arrêter un moment.
Christiansborg ne s’élève guère au-dessus de la banalité architecturale de ses modestes confrères que par sa masse et ses proportions immenses. La façade a la majesté régulière et un peu froide du plus pur style classique. Ce palais géant semble fait pour loger une armée plutôt qu’un homme. Le roi Christian VI le fit bâtir, en un jour d’ambition, pour rivaliser avec le souvenir de Louis XIV, et l’on assure que trois mille ouvriers y travaillèrent sans interruption pendant six ans, ce qui paraît une légende renouvelée du temple de Salomon. Dix mille poutres énormes furent enfoncées dans le sol pour le raffermir, et toutes les charrettes de Copenhague et des environs suffirent à peine au déblayement du terrain et au transport des matériaux. Après l’incendie de 1795, qui l’avait entièrement détruit, le jeune prince royal, qui fut depuis Frédéric VI, le fit rebâtir sur le premier plan pierre à pierre, et ne l’habita jamais. C’était recommencer la folie primitive dans des circonstances aggravantes, et doubler l’étendue de la faute. On eût dit que les architectes de Christiansborg voulaient compenser la diminution de leur puissance par l’augmentation de leur luxe, et qu’ils espéraient dissimuler au peuple la décadence de la monarchie danoise et l’affaiblissement du royaume sous la pompe toujours accrue de leur palais, comme ces banquiers qui ajoutent une aile à leur château, multiplient leurs fêtes et prennent quelques laquais de plus, lorsqu’on commence à dire qu’ils sont ruinés. Le prédécesseur du roi actuel, Frédéric VII, de populaire mémoire, logeait dans un coin du vaste monument, qui ne sert plus aujourd’hui, en dehors des salles consacrées au musée de peinture et à diverses collections, qu’aux réunions des chambres et aux grandes cérémonies officielles.