« La troisième prière que je vous adresse, c’est mon suprême désir : que notre très-cher fils soit élu roi de Danemark !

« Oh ! faites-le roi de Danemark, quand vous quitterez la vie. Berengaria vous donnera un second fils, qui cherchera à le détruire.

« Épousez plutôt la petite Kirstine, elle est une noble jeune fille ; mais si cela ne se pouvait, n’oubliez pas ma dernière prière.

— Je vous accorde volontiers cette demande. Votre fils portera la couronne, mais jamais je n’épouserai Kirstine, ni autre dame.

— Jamais vous n’épouserez Kirstine ni aucune autre dame, mais vous irez en Portugal chercher la perfide femme.

« Mon noble seigneur, oh ! dites-moi si vous souhaitez me parler encore, car les petits anges m’attendent là-haut dans les cieux.

« Il est temps que je vous quitte, je ne puis rester davantage ici : les cloches du paradis m’appellent, il me tarde de rejoindre les âmes. »

La reine Dagmar dort à Ringsted.

Un peu avant dix heures, l’on nous montre, sur la gauche, les flèches de l’église de Roëskilde, qui est le Saint-Denis du Danemark. Nous y reviendrons plus tard. Les stations suivantes, jusqu’à Copenhague, n’ont plus aucune importance, et il est inutile de les nommer.

La voie traverse une succession de plaines, semées de bois de sapins, de hêtres et de petits chênes, où se dessinent à peine çà et là quelques douces et faibles ondulations de terrain. Tout y respire l’aisance : les fermes qu’on aperçoit de loin et les paysans qui nous regardent passer ont cet air de propreté et de bonne tenue auquel on ne peut se méprendre. Le sol est bien cultivé, les forêts sont en pleine exploitation. Partout une verdure douce et tendre, qui caresse le regard. C’est un beau pays, mais jusqu’à présent sans accent local et sans grand caractère. Le voyageur qui viendrait en Danemark dans l’espoir d’y retrouver les types de la vieille Chersonèse cimbrique, ou les aspects sauvages et grandioses qu’il semble naturel de demander à la patrie d’Hamlet, éprouverait un désappointement profond. Mais le Danemark a du moins pour lui trois choses qu’on ne peut lui ravir : il a ses bois immenses, ses lacs gracieux et la mer qui le baigne de toutes parts.

IV
COPENHAGUE. — ASPECT GÉNÉRAL DE LA VILLE. — LES PALAIS.

Tandis que la voiture roule vers l’hôtel, je jette sur la ville le premier coup d’œil du touriste curieux. Les rues sont larges, entretenues avec soin, bordées de beaux trottoirs de granit, mais pavées de petits cailloux pointus qui doivent être fort désagréables à la plante des pieds ; les maisons bien bâties, hautes et généralement neuves. Chacune d’elles a un sous-sol, comme à Amsterdam et à Hambourg, où s’installent les petits commerçants, les épiciers, les fruitiers, les restaurants et les cafés, et dont les fenêtres, protégées par des barreaux de fer, s’élèvent à peine au-dessus du sol. Le commerce de luxe, les boutiques de premier ordre, — librairies, marchands d’estampes et d’objets d’art, magasins de nouveautés, etc. — occupent les rez-de-chaussée, auxquels on monte par quelques marches, et dont la porte s’ouvre invariablement dans l’allée. L’amour des gens du Nord pour la clôture et pour le chez soi se retrouve jusque dans cette disposition particulière, qui supprime aux magasins l’entrée banale et béante par où ils semblent, chez nous, la continuation de la voie publique et qui en fait, pour ainsi dire, autant d’appartements particuliers. Mais on conçoit également, par là même, ce qu’elle enlève au coup d’œil d’animation, de variété et d’imprévu.

A part ces quelques points, à part aussi les noms des rues et les inscriptions des enseignes, il est difficile de saisir, dans cette première promenade à travers la ville, la moindre trace de couleur locale. On se croirait presque dans une grande préfecture française, ou dans le vieux faubourg Saint-Denis. N’était la tranquillité de leur allure, je prendrais tous ces passants en paletots pour des Parisiens. Avec leurs chapeaux de paille bruns et ronds, retenus sous le cou par de larges brides qui cachent les oreilles et une partie des joues, leur costume décent et modeste, d’un goût parfait, mais sans aucun éclat, les femmes rappellent ces excellentes ménagères de province qui ont horreur des couleurs voyantes et des modes tapageuses. Tout sent ici, dès l’abord, je ne sais quelle saine odeur de dignité et de simplicité. On y respire l’atmosphère salubre et calmante de la vie de famille, des habitudes patriarcales, d’une aisance honorable et digne, conquise par le travail.

J’aperçois çà et là quelques canaux. Nous traversons successivement le Gammel Torv, que décore une honnête fontaine qui ne fera jamais parler d’elle, l’Amager Torv, l’Ostergade[6], la rue à la mode de Copenhague, une sorte de boulevard hanté par les élégants et bordé de luxueuses boutiques ; le Kongens Nytorv, ou la place Neuve-Royale, au centre de laquelle s’élève, dans un maigre square, une déplorable statue équestre, en plomb, de Christian V terrassant la Suède, ce qui est une des plus jolies fictions inventées par le zèle des faiseurs de statues[7] ; puis nous entrons dans Bredgade (la rue large), pour aller descendre à l’Hôtel Phœnix.

[6] Torv, place ; gade, rue, ou stræde, qui s’applique plus particulièrement aux rues étroites, aux ruelles, mais sans que cette règle ait rien d’absolu.

[7] Suivant d’autres, la figure qui se tord sous les pieds du cheval représente le monstre de l’Envie.

L’hôtel Phœnix est tapissé du haut en bas, jusque dans les couloirs et les escaliers, de tableaux qui font généralement plus d’honneur à l’amour du propriétaire pour la peinture qu’à son goût artistique. On y trouve toutes les traditions des caravansérails les plus civilisés. Les garçons portent l’habit noir et la cravate blanche ; ils parlent français, comme le portier et comme le maître de l’établissement. Je me suis souvent étonné, dans le cours de mes voyages, de la prodigieuse variété de connaissances nécessaires à l’homme qui aspire à l’honneur de garder la porte d’un hôtel de premier ordre. A Madrid, à Cologne, à Hambourg, à la Haye, à Aix-les-Bains, à Genève, à Bade, à Stockholm, à Dresde, à Vienne, comme à Copenhague, j’ai rencontré dans la loge du concierge des linguistes émérites, capables de soutenir la conversation dans tous les idiomes de l’Europe, et à qui il n’a manqué peut-être, comme au Z. Marcas de Balzac, que d’avoir le moyen de s’acheter une paire de bottes, ou une paire de gants, pour devenir professeurs de philologie et correspondants de l’Académie des inscriptions et belles-lettres. A moins toutefois que ce ne soit, de la part de ces hommes pratiques, pure affaire de choix et de vocation. Mais la plupart d’entre eux pourraient dire à leurs maîtres, avec une variante au mot célèbre de Figaro : « Aux connaissances qu’on exige dans un concierge, Votre Excellence sait-elle beaucoup de propriétaires qui fussent dignes d’être portiers ? »