Dès qu’il fut en âge de travailler, on le mit dans une fabrique, et le peu d’heures qui lui restaient, il les passait assidûment à l’école des pauvres. Un voisin lui prêta quelques livres, qui donnèrent le premier essor à son imagination enfantine. Une fois éveillée, elle marcha vite. A quatorze ans, après la mort de son père, il partait pour Copenhague avec trente-trois francs dans sa bourse et tout son bagage dans un mouchoir de poche, ne doutant pas d’y arriver en un clin d’œil à la fortune et à la gloire. Il avait une jolie voix, que le maître d’école avait souvent admirée, et en lisant les comédies prêtées par le voisin, il les déclamait avec de si beaux gestes que toutes les commères du quartier, émerveillées, pronostiquaient à l’envi qu’il serait le Talma du Danemark.
A Copenhague, les déboires commencent. En quelques jours, il dépense à l’hôtel tout son trésor, qu’il croyait inépuisable, et se voit refuser par le directeur du théâtre, parce qu’il est trop maigre ! Il entre comme apprenti chez un tailleur, puis devient élève du plus célèbre professeur de musique de Copenhague, et au moment où il se flatte de devenir un chanteur illustre, il perd subitement la voix. Jugez de sa douleur ! Mais il se raccroche encore à l’espoir et s’engage, pour vivre, parmi les figurants du théâtre. Andersen figurant, et figurant dans les ballets ! Il faut avoir connu ce charmant poëte, qui s’est peint lui-même dans un de ses Contes sous les traits du Vilain canard pour comprendre toute la navrante profondeur de comique qu’il y a dans le rapprochement de ces simples mots ! Il gagnait six francs par mois, le malheureux, et n’avait qu’un pantalon de toile pour affronter les rudes hivers du Nord. Mais il s’obstinait toujours, s’enveloppant dans la couverture de son lit pour apprendre et répéter ses rôles à loisir : c’est ainsi qu’il jetait au dehors toute la surabondance de son bouillonnement poétique, et donnait le change, sans s’en douter, à ses premiers besoins, confus encore, de création littéraire.
« A cette époque, dit-il, j’avais la candeur, l’ignorance et toutes les naïves superstitions d’un enfant. J’avais entendu dire que ce qu’on fait le 1er janvier, on le répète habituellement toute l’année. Ce jour-là donc, tandis que les voitures circulaient dans les rues, je me glissai par une porte dérobée dans la coulisse et m’avançai sur la scène. Mais alors le sentiment de ma misère me saisit tellement qu’au lieu de prononcer le discours que j’avais préparé, je tombai à genoux et récitai en pleurant mon Pater noster. »
Tout Andersen est là.
Cependant son sort allait changer. Le vieux poëte Guldberg le prit en affection, lui donna les honoraires de son dernier livre, et l’engagea à compléter son instruction, singulièrement négligée. Des amis obtinrent pour lui une bourse au gymnase de Slagelse, et, près d’atteindre sa vingtième année, Andersen commença résolûment ses études avec des écoliers de dix ans, qui le firent souffrir de leur mieux. Le recteur lui-même semblait prendre à tâche de l’humilier, en lui faisant sentir sans cesse le poids de sa pauvreté et de son isolement. « Jamais je n’ai tant souffert, ni tant pleuré », dit-il. Lisez dans le Vilain petit canard ce qu’il eut à souffrir des persécutions de ses camarades, qui le trouvaient laid, gauche et trop grand. C’est au prix de ces rudes épreuves que se forment les talents originaux et vigoureux. Il persévéra vaillamment, jusqu’au jour où l’on s’aperçut enfin, comme dans son conte, que le caneton méprisé était un cygne.
Nous ne donnerons pas l’énumération des œuvres d’Andersen. Elles sont aujourd’hui bien connues de tous les lettrés. On les a traduites dans la plupart des langues de l’Europe ; elles ont inspiré les peintres et fourni à Kaulbach le sujet d’un de ses plus beaux dessins. Il aimait à raconter lui-même ses succès, et il en jouissait avec le naïf orgueil d’un enfant. Poëte, il a l’accent rêveur et voilé de la nature du Nord, la douce et vague mélancolie, la tendresse religieuse et candide qu’on retrouve, mêlée à une imagination fraîche et variée, à un humour délicieux, dans les Contes, qui sont ses vrais titres de gloire. Presque tous tiennent à la fois de l’historiette et de la fable : de celle-là, par l’intérêt dramatique : de celle-ci, par la leçon morale, à laquelle il donne un tour imprévu. L’émotion, la malice et la philosophie s’y montrent tour à tour, quelquefois en même temps, sous des teintes discrètes et tout intimes. La bonhomie en est fine et piquante. Il aime à choisir ses héros, comme ses incidents, au milieu de la vie commune, dans les sphères les plus modestes et les plus déshéritées, mais il les relève en allumant à leur front, jusqu’en ses tableaux les plus familiers, le rayon d’or de la poésie.
Les enfants sont les favoris d’Andersen : il a écrit pour eux de vrais contes de fées, où le merveilleux abonde, mais qui s’adressent à tous les âges par la vérité saisissante de l’observation, l’originalité de l’allure, la portée philosophique, la couleur et le charme d’un style imagé, à la fois exquis et ingénu, plein de souplesse et d’abandon, où le naturel s’allie toujours à la recherche et la simplicité à la grâce. L’auteur vous fait sourire ou vous émeut doucement. On y voit son âme à jour, et en le lisant il est impossible de ne point l’aimer.
Les contes d’Andersen portent au plus haut point le caractère général de la littérature danoise. Il y a des exceptions sans doute, mais il ne reste pas moins vrai que dans son ensemble, elle a su allier le culte de l’art au respect des meilleurs sentiments de l’âme humaine, et qu’elle offre une physionomie religieuse et morale qui lui mérite une place à part dans l’histoire littéraire de l’Europe. Poëtes et romanciers ont compris ce qu’ils avaient à gagner, même en gloire, à se faire les écrivains de la famille et les hôtes du foyer. Joignez-y le caractère national et patriotique dont ils ont vigoureusement empreint leurs œuvres, et vous comprendrez mieux encore leur popularité.
Les poëtes danois aiment à faire pour le peuple des refrains que le peuple n’aime pas moins à chanter. Nulle part peut-être les hymnes nationaux ne sont aussi nombreux qu’en Danemark : c’est là un trait significatif, qui marque à la fois le caractère de la poésie et celui du pays. Combien de fois n’ai-je pas entendu les chansons populaires de M. Erik Boegh, un ancien maître d’école, devenu rédacteur en chef d’un journal très-répandu, auteur dramatique, directeur de théâtre, et les chants nationaux de M. Carl Ploug, d’une mâle vigueur, d’un style ferme, expressif et concis, d’un accent belliqueux, et qui semblent faits pour retentir à la tête d’une armée par la bouche de cuivre des clairons. La liberté et la grandeur de la patrie sont l’unique inspiration de ce Tyrtée danois. Il s’est fait l’interprète des sentiments, des intérêts et des souvenirs du peuple dans les strophes qu’il intitule le Nord uni, et il a formulé, avec une énergie véhémente et une saisissante âpreté de style, qu’on ne peut rendre, par malheur, en une traduction, les aspirations du parti qui le reconnaît pour son chef :
Depuis longtemps le tronc magnifique du Nord s’était divisé en trois branches maladives. Mais une heure viendra où se réuniront les fragments aujourd’hui séparés, et alors le Nord, libre et puissant, prendra en main la cause des peuples pour les conduire à la victoire.