Les revers du Danemark ne lui ont pas fait oublier non plus le Vaillant soldat, du professeur Faber (mort récemment), composé au réveil de la nationalité danoise en 1858, pendant la première campagne du Slesvig, et mis en musique par Horneman sur un rythme entraînant et martial, où l’on retrouve çà et là comme un écho, mais singulièrement accéléré et accentué, de Partant pour la Syrie. Le Vaillant soldat, écrit sur le ton d’une familiarité héroïque, est allé droit au cœur du peuple ; en quelques jours, d’un bout à l’autre du royaume, tout le monde le sut par cœur. Le paysan le chantait en conduisant sa charrue, le bourgeois dans sa maison, l’étudiant à son club, le soldat pendant la bataille. C’est aux accents de cette Marseillaise que le Danemark s’est levé contre l’Allemagne, qu’il a vaincu à Frédéricia, défendu Sonderborg et Duppel.

Au moment de partir (bis), — Ma fiancée voulait me suivre, — Oui, ma fiancée voulait me suivre. — « Impossible, mon amie, — Je m’en vais en guerre. — Que la mort m’épargne, et je reviendrai t’épouser. — Je resterais avec toi si le pays n’était en péril ; — Mais toutes les jeunes filles du Danemark se reposent sur moi. »

Voilà pourquoi je vais combattre en vaillant soldat. Hourrah ! hourrah ! hourrah !…

Je sais que le Danebrog (bis), — Nous tomba du ciel, — Oui, nous tomba du ciel. — Il flotte dans notre port, à la tête de notre armée. — Aucun autre drapeau n’a un nom à lui comme le nôtre. — Les Allemands l’ont traité avec mépris ; ils l’ont foulé aux pieds. — Notre étendard est trop bon et trop vieux pour eux.

Voilà pourquoi, etc.

Que chaque Danois combatte (bis), — Pour sa fiancée et la patrie, — Oui, pour sa fiancée et la patrie ! — Honte au misérable nigaud, — Qui n’aime point sa langue, — Qui a peur de donner sa vie pour notre cher drapeau ! — Si je ne reviens pas vers mes vieux parents, — Le roi les consolera, en leur disant :

Il a fait honneur à sa promesse, le vaillant soldat. Hourrah ! hourrah ! hourrah !

Combien de perles enfouies dans les solitudes de ces langues étrangères, que la petitesse du peuple qui les parle condamne à rester ignorées ! Trouverait-on en France dix personnes qui sachent le danois ? J’en doute. Cet idiome simple, doux et pourtant concis, dérivé de la souche primitive du Norsk qui s’est perpétuée jusqu’à nous sur le sol vierge de l’Islande, mais modifié par des influences étrangères où la France peut revendiquer sa part ; tenant à la fois de l’allemand par la méthode de la composition des mots, et plus encore de l’anglais par le génie, les tournures et les formes grammaticales, garde sous une triple barrière, dont les meilleures traditions ne suffisent pas à donner la clef, des trésors de traditions et de poésie. « Il vaudrait la peine d’apprendre le hollandais rien que pour lire Bilderdick dans l’original », me disait un jour l’un des écrivains les plus distingués des Pays-Bas. Il vaudrait la peine aussi d’apprendre le danois rien que pour lire Evald, Œhlenschläger et Andersen.

VIII
DERNIER COUP D’ŒIL SUR LES MONUMENTS DE COPENHAGUE. — LA BOURSE. — LA TOUR RONDE. — LES ÉGLISES.

Je ne sais si quelque lecteur me reprochera cette longue parenthèse, qui, se rattachant à la description des musées et des établissements d’instruction de Copenhague comme à son point de départ, m’a conduit peu à peu, d’incidents en incidents, par la loi de l’association des idées, à présenter le tableau sommaire de la littérature du pays. Ceux-là même qui seraient tentés de me la reprocher reconnaîtront du moins que ce n’est pas un hors-d’œuvre.

Mais il est temps de reprendre à travers la ville, pour l’achever au plus vite, notre promenade interrompue. Il nous reste à voir trois monuments anciens et caractéristiques : la Bourse, — l’Église de marbre — et la Tour ronde.

La Bourse de Copenhague est encore un souvenir du règne de Christian IV. Au premier aspect, elle semble plus vieille que son âge. Avec sa façade bizarre, les ornements nombreux dont elle est historiée, ses hautes et sombres fenêtres, sa tourelle fantastique où quatre dragons, la gueule allongée vers les quatre points cardinaux, forment la flèche par l’enroulement de leurs queues en spirales, elle ne rappelle en rien l’architecture classique dont l’idée s’attache chez nous au nom du dix-septième siècle, pas plus que le patron monotone et banal dont le seul mot de Bourse évoque aussitôt le souvenir dans notre imagination.

L’édifice domine le petit bras de mer qui sépare l’île de Seeland de l’île microscopique d’Amack. Une forêt de mâts s’agite à ses pieds, et les navires de commerce, revenus de leurs excursions lointaines, aiment à s’abriter sous son ombre. A quelques pas aussi, devant la vieille maison, tout enguirlandée de pierres blanches, que la tradition désigne comme la demeure de la belle Dyveké, cette fille d’auberge qui gouverna le Danemark sous le règne de Christian II, se tient le grand marché de la ville, — la Bourse des ménagères à côté de la Bourse des spéculateurs. Tandis que les négociants règlent le cours de la rente, les cuisinières négocient le cours des poulets et des légumes. Dès que j’arrive dans une ville étrangère, l’une de mes premières visites est pour le marché public : nulle part on ne surprend mieux sur le fait la vie intime et familière d’une population. C’est au marché d’Amack que j’ai vu apparaître pour la première fois une ombre de couleur locale dans les costumes indigènes. La fruitière, en ample tablier blanc faisant le tour du corps, en coiffe de laine bordée d’un large liseré noir, en mouchoir rouge tordu autour du cou et sur ses épaules ; le jardinier, en chapeau rond, en pantalon de zouave, en veste sans basques sous laquelle apparaît le gilet fermé à deux rangées de boutons, se tiennent debout entre leurs paniers, ou sur leurs chars plats attelés de deux chevaux. L’île d’Amack est un immense potager, d’une fertilité rare, où s’est conservée jusqu’à nos jours, presque pure de tout mélange, la petite colonie frisonne que la reine Élisabeth, sœur de Charles-Quint, y fit venir dans les premières années du seizième siècle.

En flânant dans les rues de Copenhague, j’ai vu encore çà et là quelques spécimens des costumes nationaux : une jeune fille de l’île lointaine de Bornholm, ensevelie dans son manteau de roulier, coiffée d’un bonnet aux longues barbes qui se relèvent en double éventail au-dessus de sa tête ; la femme d’Œrö, au gigantesque chapeau de paille projeté comme un auvent sur sa figure ; la paysanne seelandaise, en grand col rond recouvrant les épaules comme celui de nos marins, le visage encadré dans son bonnet à la passe plate et empesée, à la coiffe recouverte de larges rubans de diverses couleurs noués au-dessous et retombant le long du dos. Ces costumes se rencontrent de loin en loin dans les quartiers populaires de Copenhague, aux extrémités des faubourgs, et spécialement dans cette série de ruelles bizarres qui du jardin de Rosenborg à la rue de Groënland et à la citadelle, s’étendent en lignes parallèles et très-rapprochées. Ces ruelles, régulièrement tracées, bordées de petites maisons uniformes d’un seul étage, et portant des noms singuliers : rue de l’Éléphant, rue de l’Ours, rue du Crocodile, etc., ont été bâties dans les environs du port pour servir de centre général aux matelots qui s’y trouvaient casernés, tout en gardant chacun son foyer et sa famille ; mais les besoins de la marine royale, qui ne compte aujourd’hui qu’une flottille à hélices et quelques bâtiments cuirassés, ne sont plus les mêmes qu’au temps de sa splendeur, et l’on a démoli déjà une partie de ce quartier curieux dans les embellissements de la ville.

Hélas ! le pittoresque est traqué partout à Copenhague, au nom de la civilisation et du progrès, comme dans la plupart des capitales de l’Europe. D’après les récits de quelques voyageurs, je m’attendais à y rencontrer ce veilleur de nuit, tradition vivante du moyen âge que j’ai retrouvée en Hollande et en Espagne. Il y a quelques années encore, le veilleur de nuit parcourait d’un pied infatigable les rues de Copenhague, chantant à chaque heure, sur un de ces airs monotones et rêveurs où se reflète la mélancolie de la nature du Nord, une strophe de l’hymne religieux composé expressément dans ce but par l’évêque Kinbo. Cet usage touchant et naïf est allé rejoindre les vieilles lunes et les neiges d’antan. Je conçois assurément que les habitants de Copenhague trouvassent désagréable d’être réveillés toutes les heures, sous prétexte d’apprendre qu’ils pouvaient dormir tranquilles ; mais il est permis à un touriste d’exprimer ses regrets, au simple point de vue de la couleur locale.