Cette excursion en forêt, qui a duré un jour, est l’une de celles où j’ai pu le mieux voir le caractère pour ainsi dire tout intime de la nature en Danemark. Il ne faut y chercher décidément ni les grands aspects, ni les paysages variés et dramatiques. Pas un fleuve, pas une montagne, presque pas un coteau proprement dit ; seulement de douces et continuelles ondulations de terrain. La plus haute colline du Seeland a 200 pieds d’élévation. Le Jutland, mieux partagé, en possède une de 500 pieds, qui est l’Himalaya du royaume : aussi, dans leur orgueil, les indigènes l’ont-ils baptisée d’un nom qui veut dire la Montagne du ciel. Et pourtant ces paysages à l’horizon restreint ont en eux-mêmes un charme étrange et pénétrant. J’aime le Nord d’un amour particulier, je l’avoue ; moins battue en tous sens par les pieds des touristes que la nature du Midi, moins profanée par les investigations profanes, les admirations convenues, la curiosité avide et gloutonne des Anglais en voyage, d’un éclat moins pompeux et moins saisissant à coup sûr, la nature du Nord agit sur l’âme avec plus de mystère et de recueillement. Fontenelle, qui a si ingénieusement réhabilité la lune, dirait que c’est une blonde à la beauté mélancolique et voilée. Les échappées du soleil à travers le ciel profond et brumeux y produisent l’effet délicieux d’un sourire dont la grâce illumine tout à coup un visage un peu triste. D’ailleurs, à chaque pas, la mer vient mêler sa forte saveur et ajouter ses perspectives lointaines aux horizons bornés, qu’elle agrandit tout à coup d’une ouverture par où le regard plonge sur l’infini. La mer est la grande poésie visible ou cachée de ces paysages, à travers lesquels, pour ainsi dire, elle circule comme l’âme dans le corps et la séve dans les plantes. Même lorsqu’on ne l’aperçoit pas, on la sent dans la fraîche verdure des prés et des arbres, dans l’eau des lacs et dans le vent qui souffle.
Le climat du Danemark, généralement humide et assez variable, est moins froid que celui de la Suède. Après un hiver parfois très-rude, l’été arrive tout à coup, presque sans transition. En un clin d’œil la glace est fondue, et la campagne, quelques jours auparavant ensevelie sous un linceul de neige, apparaît revêtue d’un moelleux et délicat tapis de verdure, qu’émaille une flore ravissante. Aussi le 1er mai ramène-t-il, en Danemark comme en Suède, une fête nationale où les villageois endimanchés, sous la direction d’un roi élu pour la circonstance, célèbrent par des chants et des danses le réveil de la nature et le retour du printemps.
J’ai revu la forêt de Dyrehave sous un autre aspect, mais avec des impressions semblables. C’était la nuit, après avoir dîné avec quelques amis à quelques kilomètres de Copenhague, dans l’établissement de bains de Klampenborg, le Trouville de la Baltique, une des plus belles plages du monde, dont les grands arbres vont baigner leurs pieds dans les flots. Pendant le repas, nos regards, par les fenêtres entr’ouvertes, embrassaient une mer d’azur éclairée par les derniers et chauds rayons d’un soleil italien. En levant les yeux, on se fût cru sur les bords du golfe de Naples, et, en prêtant l’oreille, sur le boulevard Montmartre. Un de mes amis danois m’avait pris dans sa voiture pour me conduire, à 2 ou 3 lieues de là, au domaine où il vit en sage et en homme heureux, dans une laborieuse solitude, au milieu de ses champs et de ses livres, cumulant l’étude et l’économie rurale, qu’il pratique dans sa ferme, avec celle de l’économie politique, qu’il enseigne à l’université de Copenhague.
Minuit sonnait quand nous partîmes de Klampenborg. Malgré la chaleur du jour, qui devait être suivie d’un lendemain plus chaud encore, je me sentais grelotter sous le paletot garni de fourrures que mon ami m’avait jeté sur les épaules. La lune avait noyé toutes les étoiles du ciel dans son éclat, et inondait la terre d’une clarté froide et blanche, pareille à celle d’une aurore boréale. Dans le silence et le calme absolus de la nuit, la nature apparaissait comme pétrifiée en sa pâleur marmoréenne, pareille à Ophélie au linceul. Au-dessus des petits lacs planaient des vapeurs qu’on eût prises de loin pour des fantômes aux longues draperies pendantes : c’est le phénomène, fréquent dans les régions septentrionales, que le peuple appelle la danse des fées.
Nous rentrâmes dans la forêt. Bien qu’il fût près d’une heure du matin, une vieille femme vint nous ouvrir la barrière, en nous souhaitant la bienvenue d’une voix cordiale. Nous marchions, sans autre rencontre que celle de troupeaux de bœufs sommeillant sur le gazon et qui nous regardaient d’un air indolent, ou de bandes de cerfs effarouchés qui prenaient leur vol sur notre passage comme des nichées d’oiseaux. Le bois semblait agité de tressaillements invisibles : des craquements de branches, des froissements de feuilles, des bramements plaintifs et étouffés s’élevaient autour de nous, puis l’on entendait un bruit de pas rapides, et l’on voyait déboucher, au fond des clairières, des troupeaux d’ombres bondissantes qui semblaient affolées de terreur.
La voiture roula une heure encore. Un petit cocher de quatorze ans, à la chevelure d’un blond pâle, aux oreilles percées d’anneaux, magnifique type du sang-froid et de l’impassibilité du Nord, taciturne comme un diplomate et recueilli comme un juge, tenait les rênes et le fouet, en ayant l’air de sommeiller sur son siége. Depuis quelques minutes, mon compagnon paraissait inquiet et promenait ses regards en tous sens autour de lui. Enfin il se pencha vers le cocher, et lui adressa vivement la parole.
« Qu’y a-t-il ? demandai-je.
— Je l’avertis que nous sommes égarés.
— Et qu’est-ce qu’il vous répond ?
— Il me répond : « Ah !… » Il paraît qu’il s’en doutait.