— Alors pourquoi n’en disait-il rien ?

— Il attendait que je m’en doutasse moi-même. »

Mon ami se pencha de nouveau et recommença ses explications en termes animés. Soulevant à peine son visage endormi, le petit cocher écouta tranquillement, sans donner d’autre signe de vie.

« Voyez-vous, reprit mon compagnon, il ne connaît pas encore le chemin, qui est assez compliqué, la nuit surtout. Je lui explique qu’il s’est trompé de barrière, et qu’il faut retourner à celle par où nous sommes entrés il y a une heure.

— Et que dit-il à cela ?

— Il m’a répondu : « Bon ! »

— Pourquoi donc ne retourne-t-il pas ?

— Mais laissez-lui le temps, Français que vous êtes ! »

En effet, au bout de quelques pas, le petit cocher, qui était enfin parvenu à loger solidement cette idée nouvelle dans sa tête, tira les rênes en claquant doucement de la langue, et la voiture revint sur ses pas, du même train paisible et modéré.

« Superbe ! m’écriai-je, il est superbe ! Un monosyllabe et un claquement de langue, voilà tout ce que lui a coûté, à deux heures du matin, par un froid de quelques degrés au-dessous de zéro, une bévue qui eût arraché des cris de colère et de désespoir à tous les cochers de la création. Un Français en aurait eu pour un quart d’heure d’exclamations, d’explications et de lamentations : il eût commencé par prouver qu’il n’était point perdu ; puis il eût prouvé qu’il n’y avait pas de sa faute ; puis il eût juré et accablé ses chevaux de coups de fouet, pour se soulager.