Nous reviendrons dîner ici ; mais, en attendant, les amis qui nous servent de guides nous entraînent vers la petite ville de Frédériksborg, dont le château compte parmi les merveilles du pays.

Frédériksborg est l’un des plus curieux spécimens et en même temps le chef-d’œuvre, avec Rosenborg, de ce style pseudo-gothique inauguré en Danemark sous le règne de Christian IV, et qui constitue une architecture très-caractéristique et très-reconnaissable entre toutes. Il est difficile de se rendre compte, à première vue, de la configuration exacte de ce monument étrange, vaste et irrégulier, qui tient à la fois de la forteresse et du palais. On y entre, comme dans une citadelle, par trois ponts aux arches massives jetées sur les bras du lac au centre duquel il est bâti. Une tour isolée dresse sa masse imposante en avant de l’édifice, dans l’ornementation duquel les dômes se mêlent aux clochetons, aux campaniles, aux flèches et aux lanternes aériennes ; où l’ogive alterne avec les colonnes et les arcades classiques, surmontées de statues. On retrouve dans les détails de la façade plusieurs des traits distinctifs de l’architecture hollandaise, en particulier les obélisques soutenus ou surmontés de boules, les hauts frontons bizarres, à plusieurs étages, aux lignes rompues et arrondies en sens inverse, les bordures de pierres blanches, de longueur inégale, contournant les angles, encadrant les fenêtres, et se détachant avec éclat sur le ton brun des briques.

Quoi qu’il en soit, le château de Frédériksborg a grand air, et je regrette vivement de n’avoir pu l’étudier plus à fond. Ce n’est pas en un simple coup d’œil qu’on juge un édifice si étendu et si compliqué. Je n’ai vu à l’aise que la chapelle, merveille d’art et de luxe, qui égale au moins, si elle ne les dépasse, toutes les magnificences de Versailles. Les matériaux les plus rares et les plus précieux, l’or, le marbre, l’ivoire, le cèdre et d’autres essences exotiques, choisies et travaillées à grands frais, ont été seuls employés à la décoration du somptueux édifice. La chaire où, dans l’encadrement des colonnes, se détachent les figures du Christ et des apôtres, éblouit et charme les yeux. Les murs sont blasonnés par les écussons des chevaliers de l’Éléphant.

On sait que l’ordre de l’Éléphant, le premier du Danemark, et dont l’origine est toute catholique, ne se donne, du moins en principe, qu’aux souverains et aux grands personnages qui peuvent justifier de leurs titres authentiques de noblesse. Si les statuts en étaient rigoureusement observés, il faudrait pour l’obtenir autant de quartiers qu’il en fallait jadis pour monter dans les carrosses de Louis XIV. Mais, par bonheur, il est avec les généalogistes des accommodements : je n’en veux d’autre preuve que l’ordonnance royale qui conféra la grand’croix du Danebrog à Thorvaldsen, fils d’un pauvre artisan, et portant dans la composition même de son nom le certificat de sa naissance roturière[21]. Le roi lui avait octroyé des lettres de noblesse près de trente années auparavant, mais le grand artiste savait à quoi s’en tenir sur l’antiquité de son origine. Je n’en ai pas moins vu dans la salle de l’ordre, à Frédériksborg, son blason entouré d’armoiries féodales, avec l’image du dieu Thor au centre. L’idée est ingénieuse, assurément, et nul autre chevalier ne peut se vanter d’avoir de plus illustres ancêtres.

[21] La terminaison sen (fils de), si fréquente en Danemark.

Frédériksborg est le Versailles de la monarchie danoise. La dynastie d’Oldenbourg l’a rempli de ses souvenirs et de sa magnificence. Caroline-Mathilde, cette touchante et dramatique figure, la Marie Stuart du Danemark, a gravé avec un diamant, sur l’une des vitres du château, un vers anglais qu’on ne peut lire sans une émotion poignante :

O Dieu, garde-moi innocente, et fais les autres grands !

Innocente, malgré les aveux arrachés à Struensée par la torture, peut-être le fut-elle en effet. L’histoire n’a pas encore débrouillé cette sombre énigme, et qui ne sait tout ce que peuvent la haine et la calomnie contre une reine détrônée ?

En 1859, un incendie terrible dévora presque en entier le château de Frédériksborg. Mais, grâce au sentiment patriotique, si profond dans le cœur des Danois ; grâce à l’amour de la nation pour le roi populaire Frédéric VII, dont ce palais était le séjour favori, les ravages produits par cette catastrophe sont réparés en très-grande partie. Il n’y eut pas un pauvre qui ne se jugeât tenu d’apporter son obole à la souscription publique. Quelques années encore, et malgré les ressources restreintes du pays, le monument national, enrichi à l’envi par les plus illustres rois et les plus habiles artistes, revivra dans l’intégrité de sa splendeur primitive, relevé par la main du peuple sur les trois îles qui lui servent de soutien.

Les environs sont charmants, et, sans la chaleur tropicale qui nous accable, on ne se lasserait pas de les admirer. Près du château, la Chambre des bains se cache sous la verdure, au bord des flots paisibles. Les lacs, les petites îles et leurs pavillons de plaisance, les kiosques, les chalets, les villas avec leurs pelouses fleurissantes et leurs vergers dignes de la Normandie, les fermes de briques étincelantes de propreté, les forêts touffues, entrecoupées de délicieuses clairières, et les prairies alternant avec les champs de blé ; çà et là une barque qui vogue doucement, sa voile blanche arrondie comme l’aile d’un cygne ; la flèche d’une église rustique trouant les sombres masses du feuillage ; puis, jeté comme une note mélancolique dans cette heureuse nature, un dolmen ou un tumulus, du fond duquel un mort de trois mille ans nous murmure au passage l’et ego in Arcadia qu’épelle sur un tombeau le berger du Poussin, — ainsi se déroule, pendant quelques lieues, ce paysage dont le charme discret, sans éblouir les sens, finit par s’insinuer jusqu’au cœur.