Nous laissons derrière nous Fredensborg, le château de la Paix, bâti au siècle dernier par Frédéric IV, délicieux réduit pastoral à l’usage de la royauté. Le palais, construit en briques blanches, au milieu des bois qui l’abritent sous leurs barrières de verdure, et sur les rivages du beau lac d’Esrom, n’a guère de monumental que sa grande coupole, flanquée aux angles de quatre clochetons ; mais les jardins qui, avec un caractère plus intime, rappellent ceux de Versailles, comme le parc de Frédériksborg nous a rappelé Trianon, inspireraient des goûts bucoliques au monarque le plus belliqueux.
Enfin nous voici de retour à Elseneur. La table est dressée dans le château de Marienlyst (le délice de Marie), qui touche à la ville. C’est un grand établissement de bains de mer, qui s’est ouvert juste à temps pour consoler Elseneur du coup que venait de lui porter l’abolition des droits du Sund, et pour combattre la ruine dont elle concevait déjà le sinistre présage. L’admirable beauté des vues et des sites environnants n’a pas moins contribué à son rapide succès que les principes fortifiants des eaux et la salubrité de l’air, purifié sans cesse par la brise marine. Les baigneurs peuvent se partager, à leur gré, entre deux mers, et passer des flots tranquilles de la Baltique aux vagues plus profondes, plus âpres et plus salées de la mer du Nord. Le petit cap de Kronborg marque la ligne de démarcation de l’une à l’autre, et les distingue sans les séparer : en bas, le Sund vient doucement caresser le rivage ; en haut, le Cattégat se brise impétueusement sur le sable.
A la fin du dîner, tandis que, selon la coutume danoise, les convives échangeaient de cordiales poignées de main, accompagnées du Grand bien vous fasse ! qui termine invariablement chaque repas, je m’échappais clandestinement avec mon voisin de table, un fort aimable et savant magistrat par qui j’aimerais à être jugé, si je dois jamais l’être, pour aller voir le ruisseau d’Ophélie et le tombeau d’Hamlet. Nous avions dîné au troisième étage, mais nous sortîmes de plain-pied par l’une des porte-fenêtres qui s’ouvrent sur la forêt à laquelle est adossé le château.
« Et d’abord Hamlet a-t-il jamais vécu, ou n’est-il qu’un personnage légendaire ?… Il est permis de se le demander, fit mon compagnon en me prenant le bras.
— C’est justement ce que dit le héros lui-même : To be or not to be, that is the question !
— En tout cas, s’il a vécu, c’est dans le Jutland, d’après le récit de Saxo Grammaticus, qui a servi de guide à votre Belleforest et à Shakespeare. Il n’a certainement jamais mis le pied en Seeland, ni pendant sa vie ni après sa mort, et l’on ne pourrait trouver nulle part un témoignage quelconque à l’appui de cette excursion. Ceci dit, je vais vous montrer son tombeau.
— Mais comment se fait-il qu’Elseneur ait la tombe d’un homme qui est enterré ailleurs, si toutefois il est enterré quelque part ?
— Et les Anglais en voyage ! Vous n’y songez pas. Ce sont eux qui ont forcé le geôlier du château d’If à inventer le cachot de Monte-Christo : jugez s’il y avait moyen de ne point leur montrer le tombeau d’Hamlet ! Shakespeare est infaillible : il ne se discute pas. Accuser de mensonge le poëte national de l’Angleterre, c’est manquer de respect à l’Angleterre elle-même. Quand on essaye de les avertir, ils se fâchent tout rouges et nous traitent de sauvages : on leur a fait le tombeau d’Hamlet, et ils sont contents. On en avait même fait trois ; il n’en reste qu’un, mais c’est le plus authentique et le premier de tous. Les compatriotes de Shakespeare ont dépecé les deux autres avec leurs couteaux, pour emporter un souvenir. Croiriez-vous que des familles anglaises viennent passer la saison aux bains de Marienlyst, uniquement afin de vivre aux lieux où n’a pas vécu l’amant d’Ophélie, de rechercher la trace imaginaire de ses pas et de méditer chaque jour sur une tombe qui n’est ni la sienne, ni celle de personne !
— Au fond, rien n’est plus digne de respect.
— C’est vrai… Voici le tombeau.