Je ne sais si ce géant était le diable déguisé, comme il est d’usage dans les légendes : mon professeur n’a pu m’éclairer sur ce point délicat. Quoi qu’il en soit, saint Laurent signa un papier au géant, avec cette confiance imperturbable qui ferait en pareil cas taxer les saints de présomption s’ils ne comptaient sur le secours de Dieu et s’il n’était de règle que l’esprit de ruse et de malice soit infailliblement joué comme un innocent par les clercs qu’il aide à bâtir des cathédrales.

Les murs s’élevèrent bien vite. Le géant remuait les pierres comme des grains de sable ; saint Laurent venait le regarder avec admiration et s’applaudissait de son marché, en se disant qu’on viendrait du bout du monde pour voir une si belle église. De temps à autre, le géant s’arrêtait et, souriant d’un air narquois, il demandait au saint :

— Eh bien ! grand saint Laurent, sais-tu mon nom ?

— Pas encore, répondait saint Laurent, qui ne se pressait pas, persuadé qu’il serait très-facile d’apprendre le nom d’un géant pareil.

Cependant, lorsqu’il vit la rapidité avec laquelle l’église marchait à son achèvement, il se dit qu’il était temps de se mettre en quête. Il interrogea d’abord tous les paysans qui passaient, tous les moines et tous les curieux qui venaient regarder l’église : aucun ne connaissait le géant. Il interrogea ensuite son patron, puis son ange gardien, puis tous les anges et tous les saints du paradis : personne n’avait jamais entendu parler du géant. Alors il prit à saint Laurent une peur terrible et une tristesse mortelle, et comme il savait bien qu’il ne pourrait pas donner le soleil et la lune au géant, il pleurait d’avance la perte de ses deux yeux. Ah ! comme saint Laurent se repentait alors d’avoir signé si vite !

— Eh bien ? lui cria de nouveau le géant, qui était en train d’arrondir la voûte.

— Pas encore, fit saint Laurent d’un ton piteux.

— Je crois qu’il serait temps de préparer la lune et le soleil, reprit le géant, tandis que le saint homme s’éloignait navré de douleur.

Saint Laurent se promena jusqu’au soir, tout rêveur, à travers la campagne. Chemin faisant, il questionnait les oiseaux, les ours et les chevreuils ; les oiseaux, les ours et les chevreuils connaissaient le bon saint, mais ils ne connaissaient pas le géant. Il alla bien loin de la sorte et se trouva, vers la nuit tombante, dans un pays qu’il n’avait jamais vu. Comme il pressait le pas pour rentrer, il aperçut une maison, et devant cette maison il y avait une femme tenant dans ses bras un enfant qui pleurait :

— Tais-toi, disait la mère à son fils pour le consoler, ton père Jätten Finn va rentrer, et si tu es sage, il t’apportera le soleil et la lune, ou les deux yeux de saint Laurent.