Nous n’avons pas besoin de dire avec quelle joie notre saint revint chez lui. Le géant mettait la première main à la toiture, et dès qu’il le vit apparaître, il ne manqua pas de lui rappeler sa promesse.
— C’est bien, Jätten Finn, répondit saint Laurent, mais attendons que l’église soit terminée.
A ces mots, le géant poussa un grand cri, et, se précipitant dans les catacombes de l’église avec sa femme et son fils, il saisit dans ses bras un pilier pour renverser le monument, comme avait fait Samson chez les Philistins, mais à l’instant même tous trois furent changés en pierre par saint Laurent.
Si vous doutez de cette histoire, allez à Lund, descendez dans la curieuse église souterraine, vaste crypte aux voûtes écrasées et aux colonnes massives, qui fut un des derniers asiles du catholicisme expirant en Suède, et vous y verrez les corps pétrifiés du géant, de sa femme et de son enfant, encore enlacés aux lourds piliers qu’ils voulaient renverser.
II
JONKOPING. — LE LAC WETTER. — LA TRAVERSÉE DU SMALAND. — CHEMINS DE FER ET BUFFETS SUÉDOIS.
Les stations qui suivent Lund n’offrent par elles-mêmes aucun intérêt particulier ; mais une tradition guerrière, qui semble empruntée à l’histoire des Amazones, attend le voyageur entre Alfvesta et Moheda, et je n’ai point manqué de la cueillir au passage. Par delà le petit lac de Dan, mon voisin suédois m’a montré à l’horizon lointain le village de Warend, que j’ai fait semblant d’apercevoir pour ne pas le désobliger. C’est là qu’une troupe de Suédoises, guidée par l’héroïne Blenda, sauva la patrie en exterminant dans un festin l’armée ennemie, qui avait profité pour envahir la contrée de l’absence des hommes, partis tous en guerre contre les Danois. Par une ruse que purifie l’intention patriotique et qui rappelle celles de Judith et de Sisara, elles avaient pris au préalable la précaution d’enivrer l’ennemi, à qui leur accueil avait enlevé toute défiance. En récompense, le beau sexe de Warend fut doté de priviléges destinés à perpétuer chez les générations futures le souvenir de son héroïsme.
Nous arrivons vers dix heures du soir à Jonkoping, dont, je l’avoue, je n’avais jamais entendu prononcer le nom ; je crois pouvoir risquer cette confession sans me déshonorer aux yeux de mes concitoyens.
Jonkoping, située à l’extrémité méridionale du lac Wetter, est une ville industrieuse et commerçante, à laquelle sa position centrale assure une importance particulière, et que les chemins de fer et les bateaux à vapeur mettent en communication directe avec les autres parties du pays. Incendiée à trois reprises, elle a chaque fois profité de ces désastres pour se rajeunir, et s’est relevée plus belle de ses ruines. Elle passe pour une des villes les mieux bâties du royaume, et cette réputation n’est point usurpée, autant que j’en puis juger par le peu que j’en ai vu, au clair de lune et aux lueurs incertaines de l’aube naissante. Mais elle compte à peine dix à douze mille habitants, et ce chiffre, qui suffit à lui assurer le septième ou le huitième rang, immédiatement après Carlskrona et Upsal, sur la courte liste des cités suédoises, n’est pas de nature, j’en conviens, à lui mériter beaucoup d’attention en un pays comme le nôtre, habitué à ne tenir compte que du nombre et à mesurer son estime à l’importance matérielle de l’objet qui la sollicite.
Nul n’ignore d’ailleurs que la Suède est un des pays les moins peuplés de l’Europe, relativement à l’étendue de son territoire ; mais la rapide progression qu’elle suit, et qui en un demi-siècle a presque doublé sa population, diminue chaque jour la distance qui lui reste à franchir pour se rapprocher sur ce point des pays plus favorisés par la nature.
Les hôtes auxquels on nous avait recommandés nous attendaient à la gare de Jonkoping pour nous conduire à une fête, qui se donnait sur la grande place de la ville. Nous montâmes en voiture, et au bout de quelques minutes, nous débouchions aux abords d’une place brillamment illuminée. Nous laissâmes nos bagages, à la grâce de Dieu, dans les calèches ou sur les bancs voisins, et nous marchâmes vers la fête. Une grande partie de la population était groupée sur la place ; les autorités et les personnes de marque se tenaient sous le portique d’un monument que j’ai pris pour l’hôtel de ville. Au centre se dressait une longue table, où des sommeliers empressés versaient à pleins verres cet excellent punch national qui joue un rôle si actif dans toutes les réunions des habitants du pays, et autour de la table étincelait une mer de casquettes blanches, dont chaque flot était piqué d’une lueur fauve par les feux du gaz : c’était la société philharmonique des étudiants d’Upsal, qui se trouvait à Jonkoping par suite de je ne sais plus quelles circonstances, et qui donnait à la ville, en passant, un concert composé de mélodies nationales.