Rangés autour de la table, nous trinquâmes d’abord, à la mode suédoise, en heurtant le verre, puis en l’élevant d’un mouvement onduleux à la hauteur de l’œil, en le vidant d’un trait et en le renversant dans la paume de la main. Il n’est pas donné à tout le monde d’aller en Suède !… Puis on nous conduisit sous le vestibule de l’hôtel de ville, et le concert commença par le chant national de la Suède :
« O vieux Nord, tu es grand comme tes montagnes, dont tu as la fraîcheur ! Tu rayonnes dans ta splendeur calme et sereine. Je te salue, ô le plus beau pays de la terre, toi, ton soleil et tes prés verdoyants !
« Plein des souvenir de ton ancienne gloire, aux jours où ton nom, partout célébré, vola d’un bout du monde à l’autre, je sais, ô ma patrie, que tu es et que tu seras toujours la même ! Oui, je vivrai et je mourrai dans le Nord ! »
La mélodie, grave et profonde, débute avec une lenteur majestueuse, et semble expirer par degrés dans un murmure mélancolique et mystérieux, comme le bruit lointain des flots sur la plage.
Les étudiants exécutèrent encore divers morceaux populaires, avec un talent consommé et ce sens musical qui semble inné chez les Suédois. Si le Danemark produit peu de belles voix et de grands chanteurs, la Suède, par contre, est la patrie de Jenny Lind et de mademoiselle Nilsson : elle a bien changé depuis le temps où ses lois chassaient les musiciens du royaume et permettaient, en certains cas, de les tuer comme des bêtes inutiles ou malfaisantes.
Nous avions été accueillis par les auditeurs pressés autour de nous avec cette courtoisie hospitalière et cette affabilité qui semblent naturelles aux peuples du Nord. L’un de nos plus aimables introducteurs me présenta une jeune personne habillée à la mode parisienne, mais dont les cheveux blonds, la peau blanche et les grands yeux bleus, limpides et rêveurs, trahissaient l’origine scandinave : c’était sa fille, fiancée du jour même. Les fiançailles se font en Suède avec beaucoup plus de solennité que chez nous, et constituent une cérémonie presque aussi sacrée que celle du mariage. Les coutumes varient suivant les provinces ; dans quelques-unes, dit M. Marmier en ses Lettres sur le Nord, lorsque deux jeunes gens se fiancent, on les lie l’un à l’autre avec la corde des cloches, et on croit rendre ainsi l’amour inaltérable et les serments indissolubles. Je brûlais de demander à la jeune Suédoise si cette superstition poétique florissait à Jonkoping, mais le bracelet et l’anneau des fiançailles qui brillaient à sa main démontraient suffisamment qu’on y fait usage, au moins dans la classe riche, de liens plus civilisés.
« Eh bien ! Monsieur, fit-elle, comment trouvez-vous la Suède et la ville de Jonkoping ?
— Le peu que j’en ai vu, Mademoiselle, me charme et me met fort en appétit du reste.
— Vous commencez donc à croire qu’on a tort, en France, de nous confondre avec les Lapons !
— Oh ! Mademoiselle, je vous proteste…