Mais le concert était fini. Je pris respectueusement congé de mon interlocutrice, et nous regagnâmes les voitures. Elles étaient restées seules, à cinquante pas, en l’absence des cochers, qui n’avaient pu résister à l’envie d’aller entendre les chanteurs, et nos valises nous attendaient, sous la garde invisible, mais toujours présente, de cette honnêteté septentrionale qu’on ne vante pas à tort. « Il y a peu de pays, dit Ampère, où l’on puisse se confier à la probité des classes inférieures autant qu’en Scandinavie. » Et, à l’appui de cette remarque, il raconte que, voyageant de poste en poste sur les charrettes suédoises, il tirait de sa poche, à chaque relais, le paquet de papier-monnaie qui contenait toute sa fortune. « On prenait, on changeait, on remettait, tout à fait à discrétion. Je laissais faire, n’ayant pas d’opinion sur la valeur de ces chiffons. Ce qui restait, je le remettais dans mon portefeuille. Je me suis informé de ce que j’avais dû payer : on ne m’avait pas fait tort d’un schelling[22]. »

[22] Le schelling suédois vaut moins d’un sou.

A minuit, nous étions à l’hôtel. Il est vaste et tenu avec luxe ; le portier parle français comme le propriétaire, si bien qu’en descendant de voiture, nous pourrions presque nous croire à l’hôtel du Louvre. Mais le lendemain, au moment de notre départ, le propriétaire et le portier sont couchés, et il nous est impossible de faire comprendre aux gens de service que nous désirons une tasse de café au lait avant de monter en wagon. J’exécute à diverses reprises, à travers la dédale des couloirs, des cours et des escaliers, d’infructueuses expéditions à la recherche de la salle à manger, suivi par le regard inquiet des garçons, qui jugent à propos d’aller réveiller le portier.

Celui-ci accourt juste au moment où nous n’avons plus que le nombre de minutes nécessaire pour arriver à la gare, et il s’arrache les cheveux de désespoir en apprenant que la France part à jeun.

Nous montons en wagon un peu avant sept heures du matin, pour arriver à Stockholm vers dix heures du soir. On longe d’abord le grand lac Wetter, aux rapides courants, aux tourbillons impétueux, aux tempêtes soudaines et terribles. Ses belles eaux vertes, claires et limpides comme l’émeraude, les brusques mouvements d’ondulation et de dépression qu’il subit chaque jour, comme s’il s’engouffrait tout à coup dans un abîme, ou si une force irrésistible l’aspirait et le rejetait tour à tour, les mirages fréquents qui se jouent à la surface de ses flots, font du lac Wetter un des plus curieux du monde, et le rendent aussi digne des études de la science que des traditions du roman et de la poésie. Parfois, en hiver, il lui arrive de briser, d’un violent soubresaut, la couche de glace sous laquelle il était tout entier captif. Le Wetter s’appuie sur quatre provinces, il est parsemé d’une foule de petites îles, absorbe quatre-vingt-dix cours d’eau, et s’écoule par une rivière, ou plutôt par un torrent, dans le golfe de Bothnie.

Longtemps l’immense nappe verdâtre, qui se développe sur une étendue de plus de trente lieues, nous escorte et prête au paysage un peu monotone le charme de ses flots. Mais, dès qu’on l’a dépassé, la contrée qu’on traverse apparaît dans sa nudité triste et morne. L’aspect a bien changé depuis la veille. Autant la Scanie, que nous franchissions hier, est une province riche, fertile et plaisante à l’œil, autant le Smaland est pauvre, terne et désolé. Des terrains plats, semés de maigres sapins, des champs de bruyères, de loin en loin quelque cabane chétive, c’est tout, ou à peu près. Chaque province de Suède a sa physionomie propre : de l’une à l’autre, les aspects varient si profondément quelquefois qu’on pourrait se croire transporté dans une autre partie de l’Europe.

Un ennui lourd, écrasant, se dégage de cette triste et aride nature. La route s’allonge, interminable ; on se dit avec désespoir qu’on n’arrivera jamais, et l’on essaye de dormir pour dérober quelques moments à la fastidieuse obsession du tableau. La seule diversion qui se présente pendant ces sept à huit heures d’une désespérante monotonie, c’est le buffet. La vaste table est toute garnie d’avance de ses munitions : le knäckebrod, c’est-à-dire ce pain de seigle ou de froment à tranches minces, sèches, dures et croquant sous la dent, comme une galette âgée de quinze jours ; les petits gâteaux, le potage, les sandwichs aux sardines, les viandes froides, les sauces au sucre, les hors-d’œuvre et les desserts, tout cela attend pêle-mêle le terrible assaut de cent voyageurs lancés pour dix minutes à travers la salle à manger. En entrant, chacun se munit d’une assiette, sur laquelle il entasse à son gré ce qui lui convient, et se retire en un coin, où il mange debout, ou bien sur l’une des petites tables dressées dans les angles de la salle. On voit des convives pressés et plus soucieux de satisfaire leur appétit que d’observer les harmonies d’un repas classique, piquer au hasard dans tous les plats qu’ils rencontrent, au risque des accouplements les plus étranges, et dévorer les gâteaux avec le potage et le poisson avec le poulet. Cinq minutes après l’invasion des voyageurs, le champ de bataille est jonché de débris informes, et la table ne présente plus que le spectacle sans nom d’une ville prise d’assaut et livrée au pillage des soldats.

Ce n’est point un repas qu’on fait dans les buffets suédois, c’est une ripaille. Le prix ne dépasse pas un rixdaler (environ 1 fr. 40), autant qu’il m’en souvienne ; seulement, les sybarites qui désirent arroser leurs sandwichs aux sardines d’un verre de bière nationale ou de toute autre boisson, vont se faire servir au comptoir. Ce supplément léger se prend en général à la suite du repas ; j’ai souvent admiré la faculté des Suédois de manger sans boire, en admirant aussi la façon dont ils s’en dédommagent ensuite. Si j’en jugeais par mon expérience personnelle, je serais porté à croire que, dans ces dîners où une horde d’affamés mènent dix plats de front, sans en achever aucun, comme s’ils craignaient d’être devancés par un voisin plus expéditif, il doit souvent arriver qu’on ne mange pas pour la moitié d’un rixdaler, mais qu’on gâche pour le double.

Entre deux et trois heures de l’après-midi, aux environs de Cathrineholm, le pittoresque, si longtemps éclipsé, commence enfin à reparaître, et va s’accentuant de plus en plus, à mesure qu’on approche de Stockholm. Les rochers, les petits lacs, les étangs encadrés par les bois, se multiplient autour de la voie ferrée et consolent un peu nos regards attristés par les longs steppes que nous avons parcourus le matin. Les traits caractéristiques du paysage suédois sont les forêts de sapins, de chênes ou de hêtres, les collines, et les eaux innombrables distribuées en rivières, en lacs ou en canaux. Les montagnes qui forment comme la grande épine dorsale à laquelle viennent s’appuyer les deux royaumes unis, donnent naissance à de nombreux et considérables cours d’eau, dont la marche vers la mer est des plus accidentées. Examinez la carte de la Suède : c’est une véritable guipure de lacs.

Ces cours d’eau et ces forêts sont la fortune en même temps que l’ornement de la contrée. Il n’est pas un pays en Europe dont la surface boisée soit relativement aussi considérable, puisque celle de la Suède occupe plus de la moitié de sa superficie totale. Longtemps négligée ou gaspillée, cette source intarissable de richesse nationale est aujourd’hui protégée par des lois salutaires, surtout dans les vastes régions forestières du Norrland, où le pin, le bouleau, l’osier, le tremble, le saule et le sorbier remplacent le chêne et le hêtre des provinces méridionales, et que peuplent, en compagnie des loups-cerviers et des ours, l’hermine et la martre, ces hôtes frileux du pôle.