Les pêcheurs ne sont pas moins heureusement partagés que les chasseurs en Suède, grâce aux milliers de lacs et à l’immense étendue des côtes. Sans doute, les grands jours de la pêche sont passés ; j’ai traversé le Sund sans ramasser les poissons à la main et sans que le bateau fût obligé, comme au temps de Saxo le Grammairien, de se frayer laborieusement un passage à travers les couches compactes des harengs ; mais le saumon du Cattégat, la morue, le homard, le maquereau et l’huître, gardent encore de quoi consoler les pêcheurs d’une décadence qui n’est que momentanée peut-être, et dont la pisciculture se vante d’arrêter bientôt les progrès.
Si l’on joint aux eaux et aux forêts les mines de fer, de cuivre, de plomb, de charbon de terre, etc., on aura à peu près le total des richesses naturelles du pays. Elles sont loin d’être exploitées encore avec une activité et une industrie suffisantes. Un jour viendra, sans doute, où la Suède, plus peuplée, mieux connue, rapprochée du reste de l’Europe, pénétrée et animée jusqu’en ses déserts par les voies ferrées, saura tirer plus largement parti de ses trésors.
III
STOCKHOLM
COUP D’ŒIL GÉNÉRAL. — PROMENADE A TRAVERS LA VILLE.
A six heures du soir, on entrait en gare de Stockholm.
Si jamais un de mes lecteurs va à Stockholm, je lui conseille de se faire conduire, avant même de gagner l’hôtel, au sommet du Mose-Backe, qui avoisine la gare, et d’où il pourra, d’un coup d’œil, embrasser l’ensemble et les détails de la ville, admirer la beauté singulière de sa position et s’en graver la topographie dans la tête.
Stockholm est bâtie sur sept îles et sur deux presqu’îles ; elle s’appuie à gauche sur le lac Mälar, à droite sur la Baltique. Du haut de la colline, toute la ville apparaît, disséminée sur les rives du golfe par où le lac se décharge dans la mer, avec ses deux vastes faubourgs, ses grappes de maisons rouges semées sur les îles, que réunissent entre elles et que relient à la ville des ponts de bois et de pierre ; étagée çà et là sur les rocs arides et les coteaux verdoyants que la nature a disposés autour d’elle pour l’harmonie du spectacle et le plaisir des yeux, et qui se marient à souhait aux pittoresques échancrures du lac ; sillonnée de canaux qui sont des bras de mer, et étalant de tous côtés ses forêts de sapins et de clochers, de dômes et de mâts. Au milieu du bras de mer qui la divise en deux parties égales, s’étend une grande île, le berceau et la cité de Stockholm. Partout, aussi loin que le regard peut s’étendre — et rien ne vient gêner son essor — partout, non-seulement autour de la ville, mais sur ses places et entre ses maisons, des coteaux et des vallons, des golfes et des promontoires, et pour fond continu au tableau, l’immense nappe aquatique, s’effilant en mille rameaux ténus, comme pour l’enlacer tout entière d’un inextricable réseau mobile et vivant, pareil aux veines qui portent le sang jusqu’aux extrémités du corps humain.
Stockholm semble occuper le centre d’un vaste jardin, mais d’un jardin romantique, dessiné par un architecte-paysagiste imbu de la lecture des poëtes scandinaves. Ses grands parcs, peuplés de châteaux, de maisons de plaisance et de cabarets, lui forment une ceinture qui semble se renouer à travers les flots. Les noires cheminées des bateaux à vapeur ont l’air de sortir des toits et confondent leur fumée avec celle des foyers ; les navires à trois mâts apparaissent dans ses rues, mêlant les oriflammes de tous les pays du monde à la voile blanche des barques-omnibus.
L’hôtel Rydberg, où l’on m’a conduit, est tenu par un Français qui a conquis tous ses grades dans la cuisine de l’empereur de Russie. Le touriste le plus difficile et le gourmet le plus blasé peuvent descendre sans crainte dans ce caravansérail modèle, digne par son apparence monumentale, par son organisation, par ses prix, par ses caves et par l’habileté culinaire de son chef, de tous les respects du monde civilisé. L’hôtel est situé au cœur de la ville, sur la place de Gustave-Adolphe. Des fenêtres de mon appartement, j’aperçois sous mes yeux la statue en bronze de ce roi, modelée par le sculpteur français Larchevêque, qui passa seize ans de sa vie à Stockholm ; à droite et à gauche, deux édifices absolument semblables, dont l’un est le palais du prince héritier et l’autre le théâtre royal ; devant moi, le large pont du Nord (Norrbro), jeté, pour ainsi dire, au confluent du lac Mälar dans la Baltique, bordé d’un côté par d’élégants magasins sur une moitié de son parcours, de l’autre par un terre-plein converti en jardin et en café ; au fond, la masse imposante et majestueuse du château royal.
Je descends seul et me promène d’abord au hasard à travers les rues, pour prendre une idée ou plutôt une impression générale et sommaire de la ville. En tournant à gauche, je rencontre à vingt pas l’église de Jacob (Jakobs Kirkan), où reposent les cendres du grand maréchal Horn, le bras droit de Gustave-Adolphe, et du poëte-critique Kellgren, dont le théâtre royal joue encore les opéras. Puis on débouche presque aussitôt sur la vaste place de Charles XIII, où se dresse, entre quatre lions, chefs-d’œuvre de Fogelberg, la très-médiocre statue élevée par Bernadotte à la mémoire de son père adoptif. La place de Charles XIII est bordée à l’est d’édifices d’une architecture élégante. En suivant une ruelle qui n’a l’air de mener nulle part, j’arrive à un petit jardin aux maigres ombrages : c’est le parc de Berzélius, que décore (trop peu) la statue de l’illustre chimiste.
Je redescends, toujours au hasard, et me trouve, après un demi-quart d’heure de marche, en face d’un beau monument, qui a tout à fait grand air. L’inscription du frontispice — National museum — m’épargne les frais d’une conjecture. Nous y reviendrons, mais pour le moment je n’entre nulle part et ne fais que passer.