Mais ce qui frappera le visiteur, comme j’en ai été frappé moi-même, c’est de rencontrer, pour ainsi dire, la France à chaque pas dans ce palais suédois. Par moments, on se croirait à Versailles. Les plafonds sont peints par Jacques Fouquet et Taraval ; les sculptures et les ornements sont de Chauveau, de Laporte, de Claude Henrion et de Bernard Fouquet. Dans la grande galerie, la chapelle et la magnifique salle des États, où s’élève le trône d’argent massif offert par le comte de la Gardie à la reine Christine, Larchevêque et Bouchardon ont laissé des traces de leur passage. Au dix-huitième siècle, la France avait envoyé à Stockholm toute une petite colonie artistique, mais qui fut surtout utile à la Suède en formant des disciples et en communiquant une vive impulsion à l’école nationale, encore au berceau.
Ces relations intellectuelles et artistiques entre la Suède et la France dataient de loin déjà, comme on sait. Il y avait plus d’un siècle que la reine Christine avait frayé la voie aux Frédéric Ier et aux Gustave III, en appelant à sa cour Bourdelot et Descartes, Bochard, Huet, Saumaise et Naudé, en correspondant avec Benserade, Chevreau, Chapelain, Scarron et Ménage, en protégeant Pascal et Scudéri. Mais la Suède, de son côté, ne restait pas sans action sur la France. Sans parler de la légitime et profonde influence exercée par ses savants, depuis Linné jusqu’à Berzélius, qui ne sait, par exemple, tout ce qu’a produit chez nous, vers la fin du dix-huitième siècle, cette école de mystiques et d’illuminés suédois dont Swedenborg est le plus illustre, et d’où sortent, directement ou indirectement, les Saint-Martin, les Mesmer et les Cagliostro ? Il y aurait tout un livre à écrire sur ces influences et ces pénétrations réciproques de deux pays si éloignés, d’un génie et d’un tempérament si divers.
Ce continuel échange d’idées ou de personnes, où la Suède rendait à la France, dans la mesure de son pouvoir, tout ce qu’elle lui empruntait, dura jusqu’à la Révolution. Tandis que celle-ci donnait à celle-là les La Gardie et les de Mornay, tandis que la cour de Stockholm faisait de nombreuses commandes à Boucher, à Natoire, à Carle Vanloo, à Coysevox, à Chardin ; tandis que Voltaire écrivait Charles XII et que, à la suite du mouvement encyclopédique, notre littérature et notre théâtre importaient dans cette contrée lointaine les mœurs et l’esprit français ; tandis que Gustave III, préparé par une éducation toute française aussi, faisait à Paris deux voyages où il se mêlait avec ardeur aux divertissements de la société aristocratique, où il s’initiait, pour les reporter en Suède, à tous les détails, à toutes les découvertes, à toutes les nouveautés philosophiques, littéraires et scientifiques qui agitaient chez nous la fin de ce siècle bouillonnant, et recueillait partout sur son passage des ovations qui flattaient son orgueil, le comte Oxenstiern, petit neveu de l’illustre homme d’État, écrivait en français des Pensées et Réflexions morales ; l’ingénieur Polhem venait former son génie en France, l’illustre industriel Alströmer demandait à nos fabriques nationales les secrets dont il allait doter sa patrie, les peintres Roslin et Vertmuller se signalaient au premier rang de nos portraitistes ; Hall, nationalisé parmi nous, élevait la miniature à un degré de force et d’éclat qu’elle ne connaissait pas encore ; de brillants officiers suédois faisaient dans nos rangs la guerre d’Amérique ; le baron de Staël continuait, à la légation suédoise, les grandes traditions d’urbanité, d’esprit, de magnificence et de goût laissées dans le monde diplomatique et la haute société par un Tessin, un maréchal de Sparre, un comte de Creutz ; enfin Stedingk et de Fersen conquéraient la place que chacun sait à la cour de Louis XVI et dans la faveur de la reine.
La révocation de l’édit de Nantes, en peuplant Stockholm de réfugiés français, n’avait pu que contribuer à affermir et à étendre ces relations, commencées bien avant ce coup d’État religieux, accrues ensuite par un concours de circonstances nouvelles dont nous avons indiqué quelques-unes. Aussi, lorsqu’en 1810 la Suède alla chercher Bernadotte pour lui assurer la succession au trône de Charles XIII, est-il à croire que sa qualité de Français ne fut pas moins puissante que le souvenir de sa gloire militaire, pour décider le vote de la diète.
L’établissement d’une dynastie d’origine française sur le trône de Suède n’a pas resserré autant qu’on eût pu le croire les relations entre les deux pays, tant le prince de Ponte-Corvo mit d’empressement et d’abnégation à oublier son ancienne patrie pour sa nouvelle ! Mais il a contribué du moins — et c’est par là que nous rentrons au château Royal, dont cette longue parenthèse nous avait fait sortir — à marquer plus profondément encore le palais de ce caractère français qui nous y a frappés tout d’abord. Les souvenirs de la république et de l’empire abondent dans la moitié des appartements. On a multiplié partout les reliques de Charles-Jean XIV, que j’ai contemplées, je l’avoue, avec une médiocre vénération, et non loin du sabre d’honneur donné par le Directoire à Bernadotte, qui fait le principal ornement de la salle d’armes, les sabres turcs de Ney et de Kléber ornent les murs de la chambre orientale.
Le château royal de Stockholm est un véritable musée, et c’est là son second caractère. L’historien et l’archéologue y regardent avec intérêt les drapeaux de la bataille de Narva, un arc dalécarlien du dixième siècle, des armures du moyen âge, l’épée de Gustave Wasa, le couteau de Linné et le bocal de Charles XII, souvenirs parfois un peu puérils, mais qui excitent la curiosité de ceux même qu’ils font sourire. Les artistes parcourront volontiers la galerie de tableaux et les innombrables portraits, bustes ou statues de famille, semés dans presque toutes les salles. Sauf quelques toiles de Rubens, de Van-Dick et du Guide, dans l’oratoire, la collection artistique du château royal, formée à peu près exclusivement de productions indigènes, est plus riche néanmoins par le nombre que par la qualité. S. M. Charles XV[23], qui cultive assidûment les arts et dont on a pu voir, à l’Exposition universelle, quelques paysages modestes, a prodigué ses ouvrages. Son atelier occupe les combles du palais. Une statuette de Garibaldi, sur la cheminée ; sur le chevalet dressé près de la fenêtre, une tête de Napoléon Ier, achevée de la veille, m’ont sauté aux yeux tout d’abord. J’ai poussé l’indiscrétion jusqu’à retourner quelques toiles qui se confessaient au mur et jusqu’à parcourir d’un coup d’œil les titres des revues et des livres entassés sur la table, et je puis dire que cette visite à l’atelier royal m’a mieux fait connaître S. M. Charles XV que toutes les biographies du monde.
[23] Mort peu de temps après, en septembre 1872.
Le roi actuel n’est point, d’ailleurs, le premier de sa race qui se soit distingué par ses goûts artistiques. Le fils de Bernadotte, Oscar Ier, a peint aussi un certain nombre de tableaux qui décorent le palais, et, s’il n’eût été roi, peut-être eût-il marqué parmi les premiers compositeurs de musique de la Suède. Le frère cadet du monarque actuel et l’héritier présomptif du trône, le prince Oscar[24], est un lettré, comme l’était aussi son père, et comme l’avait été avant eux Gustave III et même Gustave-Adolphe. Nous ne sommes plus au temps où un gentilhomme aurait cru déroger en touchant une plume ; aujourd’hui les lettres et les arts ennoblissent les princes comme les simples citoyens.
[24] Couronné à Drontheim, le 18 juillet 1873, sous le nom d’Oscar II.
La bibliothèque royale, installée dans la façade du nord, complète la physionomie particulière de ce palais. Malgré l’effroyable incendie de 1697, elle renferme encore bien des trésors dont plusieurs ont été dérobés à Wittemberg ou à Prague, pendant la guerre de Trente ans, par ces terribles Suédois de Gustave-Adolphe, dont le nom était devenu synonyme de pillage et de dévastation, et qui inspiraient à Callot sa lugubre série des Malheurs et des misères de la guerre. Il suffira de citer, parmi ces merveilles bibliographiques, le Codex aureus, où les quatre Évangiles sont reproduits en lettres d’or sur des feuilles de parchemin dont la couleur alterne sans cesse du blanc au pourpre, et surtout le Codex giganteus ou Gigas librorum, colosse bibliographique dont la masse énorme remplit à elle seule une grande table. Fruit de la collaboration assidue, pendant cinq siècles — du neuvième au treizième, autant qu’on en peut juger par les caractères — d’une succession de bénédictins, ce manuscrit immense est écrit sur trois cents parchemins, chacun de la grandeur d’une peau d’âne[25]. Il comprend la Bible presque entière, les vingt livres des Origines d’Isidore, des Antiquités de Josèphe, une Chronique des Bohémiens, et, sans parler de bien d’autres ouvrages encore, une série de conjurations, précédée d’un épouvantable portrait du roi des ténèbres, qui a fait donner à cette partie du livre, et par suite au livre tout entier, le sobriquet populaire de Bible du diable. La légende raconte qu’un moine condamné à mort réussit à remplir ce manuscrit en une seule nuit, pour sauver sa vie, avec l’aide de l’esprit malin, dont le portrait authentique aurait été peint dans le livre par l’original lui-même ; mais elle ne dit point par quel ingénieux subterfuge le moine parvint à dérober à Satan, toujours berné dans les légendes, son âme, que celui-ci n’avait pas manqué, sans doute, de réclamer pour salaire.