[25] Guide du voyageur en Suède, publié par ordre du roi. Stockholm, in-18.

C’est au musée national qu’il faut aller surtout pour étudier dans son ensemble et son intégrité l’art suédois, qu’on ne connaîtrait point suffisamment après avoir parcouru les salles et la galerie du palais. Le rez-de-chaussée est occupé tout entier par la collection égyptienne, un cabinet des médailles et un musée d’antiquités nationales où figurent les objets les plus divers, depuis les couteaux en silex trouvés dans les tumuli et les monuments funèbres couverts de mystérieux caractères runiques, jusqu’aux vêtements de Gustave Wasa et à la mandoline du poëte populaire Bellmann. La galerie des antiquités scandinaves est infiniment moins riche et moins intéressante que celle de Copenhague. Au premier étage sont les statues, et au deuxième les tableaux. Je n’ai pu examiner ceux-ci que d’une façon très-sommaire et très-imparfaite ; mais ce que je voudrais donner au lecteur, c’est moins une description méthodique, besogne ingrate et fastidieuse qui l’ennuierait sans beaucoup l’instruire, qu’une revue rapide de l’art suédois, à propos du musée qui le résume dans ses œuvres les plus remarquables. Sauf quelques exceptions, en effet, telles que les dessins de Raphaël, du Titien et du Corrége, et un assez grand nombre de bustes ou de statues antiques parmi lesquelles brille d’un éclat que nul autre n’égale, l’Endymion, exhumé des fouilles de la villa Adrienne et acheté à Rome par Gustave III, en 1795, le musée de Stockholm est à peu près exclusivement national.

La Suède, à demi barbare et fidèle au rude génie scandinave, resta longtemps étrangère au culte des arts. Ni son froid soleil, ni les mœurs farouches et guerrières de ses habitants, ni les traditions de la race, ni sa pauvreté et son ignorance, ni son isolement du reste de l’Europe, loin des foyers féconds de la Grèce et de l’Italie, n’étaient propres à éveiller dans son sein cette inspiration créatrice qui se traduit par les formes et les couleurs. Elle appelait de Flandre et d’Allemagne, quelquefois de France, les architectes chargés d’édifier ses cathédrales, et surtout les sculpteurs chargés de les décorer. La Réforme vint retarder encore son entrée dans la voie où presque toutes les autres nations européennes l’avaient précédée, et le siècle de la Renaissance ne se traduisit pour elle que par un redoublement de stérilité.

C’est après la guerre de Trente ans qu’on voit naître en Suède le goût des arts, et que les premiers germes d’une école indigène commencent à se dessiner peu à peu. L’Allemagne fit pour elle ce que Virgile a dit de la Grèce : Græcia capta ferum victorem cepit. La Suède fut conquise par la nation qu’elle avait envahie, et c’est en pillant les chefs-d’œuvre qu’elle apprit à les comprendre et à les aimer. Christine, la docte et la lettrée, contribua par ses goûts, par les collections qu’elle forma, par les hommes qu’elle appela autour d’elle, à accélérer ce mouvement, sans parvenir à créer encore un noyau d’artistes indigènes. C’est seulement sous le règne de son successeur, Charles XI, que l’on voit apparaître, à côté des architectes Tessin et Rüdbeck, la première génération de peintres nationaux.

La peinture resta toujours en un rang très-subalterne, sous ce ciel voilé du Nord qui n’a pas les secrets magiques de la lumière. C’est en vain qu’on chercherait dans la plupart des œuvres qu’elle a produites un caractère original et personnel, une forte empreinte locale, quelque chose enfin de ce qui constitue une école. La nomenclature des peintres suédois n’offrirait aucun intérêt sérieux. De nos jours seulement, la Suède et la Norwége, comme on l’a pu voir à l’Exposition universelle de 1867, sont arrivées à conquérir une place vraiment distincte et bien à elles, quoique très-restreinte encore, dans le domaine artistique. Par la franche reproduction des types et des sites du Nord, des mœurs et des paysages locaux, des scènes de la vie familière, de l’histoire et de la légende indigènes, MM. Berg, Malstrom, Jernberg, Nordenberg, Tidemand, Hœckert, etc., ont réussi à se faire, dans la grande mêlée cosmopolite, une place sans éclat, mais non sans honneur.

La sculpture, l’art calme et grave par excellence, devait prendre dans le Nord un épanouissement plus large et plus complet. Non pas cependant que la Suède compte un grand nombre de statuaires illustres, mais quelques-uns de ceux qu’elle a produits peuvent entrer en parallèle avec les meilleurs. Tel fut, au dernier siècle et au commencement de celui-ci, Sergell, dont les œuvres innombrables, où se trahissent à la fois l’amour enthousiaste de l’antiquité et l’étude sévère de la nature, remplissent le musée de sculpture de Stockholm, et notamment la salle qui porte son nom. Tel fut surtout, en ce siècle, le Thorvaldsen suédois, Fogelberg, dont presque toute la vie, comme celle de Thorvaldsen lui-même, s’écoula à Rome, au milieu des chefs-d’œuvre dont il n’avait point le courage de se séparer. Le musée de Stockholm renferme une vingtaine de statues de Fogelberg, dans tous les genres et sur tous les sujets, grecs ou scandinaves, historiques ou mythologiques, de dimension naturelle ou de grandeur colossale, et il n’est jamais resté inférieur à sa tâche, soit qu’il se proposât de rendre la beauté féminine et la grâce antique dans sa Baigneuse et sa Psyché, soit qu’il cherchât, dans ses effigies de Gustave-Adolphe et de Charles-Jean XIV, à concilier les exigences vulgaires du costume et du portrait avec les grandes lois de l’art monumental ; soit enfin qu’il eût à créer, pour ainsi dire, de nouveaux types et à chercher un nouvel idéal, en introduisant dans la statuaire, avec ses compositions de Thor, de Balder et d’Odin, cette mythologie du Nord, qui s’était créé une poésie, mais n’avait point encore pris possession des arts.

Après eux, des noms comme ceux de Göthe et de Bystrom mériteraient de nous arrêter un moment, si nous n’étions forcés de courir. Je suis allé voir à Storkyrkan, — la cathédrale de Stockholm, — le tableau du Jugement dernier, qui passe pour le chef-d’œuvre d’Ehrenstrahl. Le tableau ne m’a point paru tout à la hauteur du sujet ni de sa réputation. L’église, d’un style assez pauvre et très-froid, n’a rien de remarquable. Je l’ai déjà dit, le seul temple de Stockholm — et ce n’en est pas, du moins ce n’en est plus un — qui se distingue par un caractère original et qui mérite une attention sérieuse, c’est l’église de l’île Équestre (Riddarholmskyrkan). Ce temple, d’origine fort ancienne, mais reconstruit dans le style gothique il y a une vingtaine d’années, après avoir été détruit en grande partie par la foudre, s’annonce de loin par son haut et svelte clocher de fer, évidé et travaillé à jour. L’addition successive de plusieurs chapelles, qui dessinent sur ses deux flancs des excroissances diverses, en forme de rotondes ou de quadrilatères, donne à son architecture une physionomie assez bizarre. C’est aujourd’hui le Saint-Denis et le Walhalla de la Suède. Les voûtes sont tapissées, comme celle des Invalides, de drapeaux enlevés à l’ennemi, et les armoiries des chevaliers de l’ordre des Séraphins, le plus ancien et le plus illustre de Suède, en décorent tous les murs. On y marche littéralement sur les tombes des héros, dont les pierres sépulcrales forment le pavé du temple. Des cénotaphes d’un goût sévère se dressent des deux côtés du chœur, et chacune des chapelles forme un mausolée où repose, dans des sarcophages de porphyre, de marbre vert ou blanc, ornés de faisceaux, d’étendards et de trophées guerriers, un roi, un prince ou un grand général. Comme Turenne à Saint-Denis et Marlborough à Westminster, Jean Baner et Lennart Torstenson dorment au milieu des souverains dont ils ont fait la gloire. Des caveaux funèbres, que ne protége aucune barrière, ouvrent dans le sol leurs trous profonds, où l’on descend par des escaliers sombres, et j’ai failli, en me reculant pour embrasser d’un coup d’œil le monument du roi Magnus Lœdulas, le Louis XI suédois, rouler dans la crypte béante de Gustave-Adolphe.

Sur une petite place, à gauche de l’église, s’élève, au sommet d’une colonne de pierre à lourd chapiteau, la statue en bronze de Birger Jarl, le véritable fondateur de Stockholm, érigée par la bourgeoisie de la capitale. A quelque distance, la Maison équestre, construite en briques, comme Riddarholmskyrkan, élève au-dessus d’une façade chargée d’inscriptions latines et flanquée de deux obélisques, son fronton triangulaire que surmontent trois statues. C’est dans ce bel édifice, à mine imposante et à proportions monumentales, que siégeait jadis la noblesse en temps de diète. Une salle du rez-de-chaussée renferme les portraits de tous les maréchaux, sauf de celui qui était en charge quand Gustave III fit passer la loi qui désarmait la noblesse au profit de la royauté. Sa place est restée vide, comme celle du doge Marino Faliero dans la salle du Grand-Conseil, au palais ducal de Venise. Les armoiries de toutes les familles nobles de Suède décorent le premier étage, qui servait de lieu de réunion à la diète. La Maison équestre n’est plus aujourd’hui qu’un ornement de la cité et un souvenir historique, car l’ancien mode de représentation nationale par les quatre ordres — noblesse, clergé, bourgeoisie, paysans — a été remplacé dans ces derniers temps par deux chambres, de droits égaux et toutes deux élues, mais dans des conditions de suffrages et de durée différentes.

A la nouvelle diète revient la tâche d’effacer de la législation les dernières traces de barbarie. La Suède est fière d’avoir la liberté de la presse, mais la liberté de conscience est un bien plus précieux encore, et elle ne l’a pas.

Pour la Suède, comme pour d’autres pays, la question religieuse est identifiée avec la question nationale, et a pris, dans les cœurs, ce caractère de protestation et de vengeance qui donne à l’idée toute l’intensité de la passion. Lorsque je visitai l’église Sainte-Catherine, mon guide suédois ne manqua pas de m’avertir qu’elle était bâtie sur l’emplacement même où eut lieu le Bain de sang, le 7 novembre 1520 : l’histoire a stigmatisé de ce nom le meurtre, à peine juridique, de quatre-vingt-dix citoyens notables, exécutés par ordre de Christian II, comme coupables de révolte contre le pape et excommuniés par lui. Sous prétexte de venger l’Église, dont il se souciait si peu qu’il finit par embrasser la Réforme lui-même, ce monarque conquérant, qui venait de rattacher violemment la Suède à l’Union de Calmar, et n’avait pu entrer dans Stockholm qu’après un siége pénible de quatre mois, voulait frapper d’un coup terrible les résistances de l’aristocratie. Le catholicisme porta la peine du crime commis en son nom, et paya, par surcroît, toute la haine que Christian II sembla prendre à tâche d’accumuler encore sur sa tête, en prodiguant les massacres pour maintenir l’Union. Aussi quand le libérateur Gustave Wasa, dont le père avait péri dans le Bain de sang, se leva contre le tyran abhorré de la Suède, les idées religieuses qu’il avait adoptées se confondirent avec la cause patriotique qu’il représentait, et en prirent, comme elles leur prêtèrent, une force nouvelle.