A Dieu ne plaise que nous fassions au catholicisme l’outrage de couvrir de son nom les hommes violents et les actes cruels qui le compromirent, et que nous nous croyions, comme certains écrivains assez mal inspirés pour défendre la vérité aux dépens de la justice, tenus à des solidarités que réfute l’histoire et que la conscience condamne ! Mais si quelques-uns de ceux qui poussèrent Christian à devenir le bourreau de la Suède firent tout ce qui dépendait d’eux pour tremper la robe de l’Église dans le sang versé par leurs mains, que penser de la violence mêlée d’astuce et de perfidie avec laquelle Gustave Wasa poursuivit sans relâche, au profit de son ambition et de son intérêt, la destruction de la vieille foi suédoise ! Les prélats, couverts de ridicule et livrés aux huées de la populace, le clergé proscrit, les couvents rasés ou pillés, les églises spoliées, tous les biens de l’Église confisqués, les protestations étouffées tour à tour par le mensonge et par la force, telles furent les voies que suivit Gustave pour abolir une autorité qui gênait la sienne et s’arroger un pouvoir sans partage. Dans sa guerre au catholicisme, il ne respecta même ni le couvent, ni la châsse de sainte Brigitte, née du sang royal de Suède. L’histoire, en admirant le soldat, a trop amnistié le souverain. Ce qui est fondé par la force ne peut se maintenir que par l’intolérance. La législation suédoise a trahi longtemps le vice originel de l’église nationale par l’esprit d’injustice et d’arbitraire qu’elle consacrait à sa défense.

Jusqu’en 1860 il était défendu d’embrasser et de professer une autre religion que celle de l’État, et le luthérianisme avait pour gardien tout un arsenal de dispositions draconiennes qui ne restaient — l’émotion de la France catholique l’a dit plusieurs fois assez haut — toujours pas à l’état de lettre morte. Entre autres oublis qu’on est en droit de reprocher à la dynastie française de Bernadotte, le plus grave et le plus triste est de ne s’être même pas assez souvenu de son origine catholique pour assurer du moins au catholicisme la tolérance de la loi. Tant que la Suède n’aura pas entièrement purgé son code de cette tache qui le déshonore, il ne lui sera vraiment pas permis de parler de son libéralisme.

Depuis 1860, un grand pas a été fait en avant : un dernier reste à faire, par la levée des prohibitions qui interdisent aux cultes dissidents l’entrée des fonctions publiques. Il s’accomplira prochainement : le projet de loi présenté en ce sens à la diète de 1866, adopté presque unanimement par la seconde Chambre, n’a été repoussé par la première qu’à une majorité très-faible, et de la discussion qui eut lieu alors, comme des opinions unanimes que j’ai pu recueillir dans de nombreuses causeries avec les principaux représentants de la presse, de l’administration et de la haute bourgeoisie, il résulte que ce débris honteux des vieilles proscriptions, depuis longtemps battu en brèche et condamné en principe, ne peut tarder beaucoup à disparaître. Tous les Suédois éclairés comprennent que leur religion nationale doit désormais se défendre par elle-même.

V
LE DJURGARDEN. — BELMANN ET LA POÉSIE SUÉDOISE. — LES ENVIRONS DE STOCKHOLM : ULRIKSDAL, HAGA, CARLBERG, GRIPSHOLM.

Il est peu de capitales qui puissent se vanter d’avoir des environs aussi charmants que Stockholm. La ceinture de parcs, de forêts, de villas et de châteaux qui l’entourent, en se mirant dans les flots du lac et dans ceux de la Baltique, ferait envie à Paris, si Paris la connaissait.

Le plus célèbre de ces lieux de plaisance, le favori de la population stockholmoise, c’est le Djurgarden, parc immense mêlé de bois et de plaines, rempli de restaurants, de guinguettes, de cafés, de théâtres et de vastes solitudes. Le Djurgarden est un Bois de Boulogne, où l’art toutefois n’a fait qu’aider légèrement la nature, sans chercher ni à la vaincre, ni à s’en passer.

On peut s’y rendre par terre ou par eau. La voie de terre traverse un des plus désagréables quartiers de Stockholm, — le quartier des casernes. Un aveugle le reconnaîtrait à l’odeur. Mon guide a naturellement saisi cette occasion de me donner quelques détails sur l’armée suédoise : elle se compose de troupes enrôlées, où l’on s’engage d’ordinaire pour six ans, de troupes de conscriptions, qui comprennent tous les jeunes gens de 20 à 25 ans, soumis, en temps de paix, à des exercices d’une durée très-restreinte, et de troupes cantonnées (indelta) qui sont enrégimentées pendant toute la durée de leur existence active. L’indelta est une création de Charles XI. Au lieu de mener la vie de garnison et de caserne, elle est répartie à la campagne, où chaque soldat possède quelques arpents de terre et une petite maison ; dans l’intervalle des camps, il se mêle à la population rurale, et comme le domaine qui lui est alloué ne suffirait point à le faire vivre, il adopte une industrie et cherche surtout ses moyens d’existence dans les travaux agricoles. Il en résulte que cette partie de l’armée nationale profite au développement pacifique du pays. C’est la réalisation complète d’un type popularisé jadis par Horace Vernet : le soldat laboureur. Comme le maréchal Bugeaud, chaque homme de l’indelta pourrait prendre pour devise : Ense et aratro. On juge de l’élément solide de résistance qu’offriraient à une guerre d’invasion de pareilles troupes, composées d’enrôlés volontaires et attachées au sol par des liens si puissants.

La Suède a subi la fièvre de militarisation qui s’est emparée de tous les peuples européens. On a combiné je ne sais quel système savant et compliqué, grâce auquel l’effectif de l’armée peut s’élever, en cas de péril, et pour la part de la Suède seule, au chiffre invraisemblable de quatre à cinq cents mille hommes. Il s’est formé aussi, d’un bout à l’autre du pays, des corps nombreux de volontaires qui s’équipent à leurs frais, s’assemblent quand ils veulent et s’exercent comme ils le jugent à propos, sans aucune intervention du gouvernement.

Mon guide était justement volontaire, et il s’étendit avec complaisance sur les services que pourraient rendre ces corps et sur la parfaite liberté d’action que personne ne songeait à leur disputer. Il finissait son explication comme la voiture s’engageait sur le pont qui relie à Stockholm l’île de Djurgarden et venait s’arrêter pour y acquitter le péage, à l’arcade décorée d’emblêmes de chasse qui s’élève à l’entrée de ce vieux Parc-aux-cerfs.

C’est véritablement un endroit délicieux que le Djurgarden. Dans leur enthousiasme, les habitants de Stockholm prétendent que, pour le bien connaître, pour en sentir tout le charme, il faut l’avoir parcouru cent fois, à toutes les heures du jour et de la nuit, dans toutes les saisons de l’année. Je ne l’ai parcouru qu’une fois, et sous les épais ombrages de ces grands chênes aux rameaux tordus et crispés, semés de châlets et de villas italiennes, dans ces sentiers onduleux qui serpentent à travers le bois, ouvrant à chaque pas des échappées sur les flots, j’ai compris la tendresse des Stockholmois pour leur promenade.