Le pavillon d’Armenonville de Djurgarden s’appelle Hasselbacken. Cet établissement modèle s’élève avec majesté sur une petite colline, comme pour mieux dominer les rivaux impuissants dispersés autour de lui. J’y ai dîné, et j’aurais bien envie de donner ici le menu et la carte des vins, afin d’humilier une fois de plus la vanité parisienne. Le café Anglais n’a point, assurément, une cave supérieure à celle de Hasselbacken, et les riches commerçants suédois, grands amateurs des vignes françaises, peuvent boire là du branne-mouton du château-yquem et du champagne-crémant, tels qu’on en trouverait à peine dans les celliers royaux.
Comme la plupart des peuples du Nord, les Suédois sont de solides mangeurs et des buveurs sérieux. Il est pénible de leur tenir tête. Quand on s’est assis à leurs tables, on s’explique mieux le rôle que joue chez eux, depuis le temps des scaldes, la poésie bachique, qui n’est pas seulement à leurs yeux, comme aux nôtres, une œuvre futile et légère, abandonnée aux caveaux et aux cabarets, mais un genre national, apprécié surtout aux soirs d’hiver, dans ces réunions fraternelles où, pour combattre la neige qui tombe et la bise qui souffle, la chaleur de la coupe s’ajoute à celle du foyer et la chaleur de la chanson joyeuse à celle de la coupe. Ils traitent la question de la nourriture avec cet amour de l’aisance et du confortable qu’on remarque dans leur manière de se loger et de se vêtir. Sauf dans les pauvres provinces septentrionales, l’ouvrier ne fait jamais moins de cinq repas par jour, et il va parfois jusqu’à six, sans préjudice des suppléments qu’on lui sert, pour peu que la besogne soit plus rude que d’ordinaire. Faute de vin, le peuple abuse de l’eau-de-vie, et le gouvernement a dû combattre cette fatale passion, source de misère physique et de dégradation morale, par le remaniement complet de l’impôt sur la fabrication. L’effet de la nouvelle loi s’est déjà fait sentir, en amenant, par manière de compensation, un développement considérable dans la consommation du café. Mais l’eau-de-vie n’en reste pas moins la base de tout repas national ; elle a remplacé l’hydromel des Sagas. L’établissement de Hasselbacken lui-même, quel que soit le raffinement de sa civilisation culinaire, reste fidèle à la vieille coutume de servir à part, avant le dîner, sur des tables où chacun va choisir à sa guise, ou sur des plateaux que les domestiques promènent parmi les convives debout, des hors-d’œuvre composés de beurre, de sardines, de viandes froides, qu’escorte l’inévitable petit verre d’eau-de-vie.
C’est à peu près le seul trait de couleur locale que j’ai recueilli dans les dîners de Stockholm. Les minces galettes de pain dur et croquant apparaissent bien aussi sur les tables, mais généralement sans sortir des plateaux où elles sont empilées. Quant aux autres mets indigènes, — les coqs de bruyère des forêts du Norrland, les champignons suédois en coquilles, les filets d’élans à l’anglaise, il n’y a rien là de particulier à Stockholm. La cuisine et les cuisiniers de Paris ont envahi toute l’Europe, comme ont fait aussi ses romans, ses comédies et ses comédiens.
En revenant de Hasselbacken, on m’a montré un buste en bronze érigé sur une éminence, dans l’un des endroits les plus charmants du parc. Je remarquai que la plupart des promeneurs soulevaient leur chapeau en passant. C’est l’effigie du poëte Bellmann, l’Anacréon, le Pindare et le Béranger de la Suède, élevée par souscription, en 1829, au milieu du Djurgarden, qu’il a si souvent et si bien chanté, et au lieu qu’il affectionnait le plus. Rien ne peut donner une idée de la popularité dont jouit Bellmann en Suède. Chaque visage s’épanouit à son nom ; il s’est formé autour de sa vie insouciante et pauvre un cortége de légendes qui grossit chaque jour ; on traite sa gloire comme celle d’un ami ; on n’en parle jamais sans un sourire mêlé d’une sorte d’attendrissement. C’est qu’il a lui-même dans ses vers la note joyeuse et la note mélancolique. Poëte de l’amour et du vin, de la taverne et des gaietés bruyantes, il est aussi, à ses moments, un rêveur et un philosophe, dont l’éclat de rire se fond tout à coup dans une larme. Sous les burlesques folies qu’il aime à peindre des couleurs les plus éclatantes, on sent battre un cœur ému. La guitare de Bellmann a sa corde d’airain.
Chose étrange et tout à fait originale que ce mélange intime de la délicatesse, de la grâce, de l’émotion et de la gravité, à la verve la plus bouffonne et la plus triviale ; que tant de mesure sous tant d’extravagance, tant d’art uni à tant de naturel, et, dans cet essor si libre et si fougueux, cette faculté de rester maître de soi ! Bellmann est un improvisateur dans toute la force du terme ; il ignorait la composition laborieuse, savante et solitaire. Son génie s’échauffait au contact de la foule ou de quelques amis, à table, au coin du feu, parfois au cabaret ou sous les ombrages du Djurgarden, animés par le bruit des joies populaires. Il chantait alors, en s’accompagnant sur la guitare, avec une chaleur et une action extraordinaires, les vers qui jaillissaient de sa veine en flots abondants. La plupart de ses pièces n’ont été écrites qu’après coup, ou recueillies que par ses auditeurs. Pour les bien lire, il faut les chanter et les mimer comme lui. Si vous ajoutez à ces caractères que la poésie de Bellmann est fortement imprégnée de la couleur locale, que tout y est suédois, ou du moins scandinave, et qu’il prend exclusivement autour de lui ses types, ses tableaux et ses cadres, vous comprendrez à la fois pourquoi il est si aimé du peuple, qu’il aimait, et pourquoi aussi il est absolument intraduisible.
Bellmann s’éteignit comme il avait vécu, en chantant. Sa dernière nuit fut une longue improvisation, qu’arrêta seul le râle de l’agonie. Son tombeau fut entouré d’honneurs extraordinaires. L’Académie de Stockholm lui éleva un monument et lui fit frapper une médaille. Le roi assista à l’inauguration de son buste, au milieu de la ville entière, et chaque année, à la date anniversaire de cette inauguration, pendant les beaux jours de l’été, la foule se presse autour de son image pour célébrer la fête du poëte en chantant ses vers et ses mélodies.
Comme le Danemark, d’ailleurs, et comme tous les petits peuples qui vivent concentrés en eux-mêmes et repliés sur les souvenirs de leur histoire, la Suède professe un véritable culte pour sa littérature nationale et ses traditions patriotiques. La Suède, on ne l’ignore pas, tient un des premiers rangs dans la statistique de l’instruction publique en Europe. Bien que Stockholm ne puisse prétendre à égaler Copenhague comme ville savante et que le mouvement intellectuel se soit réfugié surtout dans les universités de Lund et d’Upsal, je n’ai trouvé presque personne, parmi les journalistes, les avocats, les fonctionnaires, les commerçants avec lesquels j’étais en rapport, qui ne fût prêt à me réciter et à me traduire les plus beaux passages des Eddas et de ces poésies populaires, patrimoine commun de toutes les nations scandinaves ; voire du grand poëte Tegner, de l’élégant et harmonieux Kellgren, du sombre Lidner, de Stagnelius, de Geiier, d’Atterbom, de Nicander et de toute cette pléiade de lyriques, légitimes héritiers des vieux scaldes, aux mains desquels revit et frémit encore la harpe si longtemps muette. La poésie lyrique est la fleur naturelle de ce pays du Nord, celle qui domine et qui efface toutes les autres ; elle emprunte généralement à la nature dont elle est le produit un caractère de mélancolie et de gravité pénétrantes. Elle se glisse partout : on la retrouve dans l’épopée et dans le drame, souvent même jusque dans ces romans domestiques, dans ces tableaux de mœurs et ces récits de la vie familière, empreints d’un si grand charme moral, dont mademoiselle Frédérika Bremer a laissé les plus aimables modèles.
La dernière journée de notre séjour à Stockholm fut consacrée à l’exploration de ses alentours. Nous nous embarquâmes, dès l’aube, sur un petit bateau à vapeur, pour nous rendre à Ulriksdal. On descend pendant une heure le fleuve, tantôt étroit comme la Seine au pont des Arts, tantôt s’élargissant tout à coup en bras de mer, qui joint le lac Mälar à la Baltique. En fermant les yeux, je revois encore, au fond du tableau, à demi enveloppé dans son voile de brouillard que percent les flèches d’or du soleil levant, Stockholm, avec ses collines émergeant des flots et ses dômes planant dans la nue ; autour de nous, déployant les ailes de l’oiseau, ou immobiles comme de sombres forteresses de fer, la flottille des omnibus aquatiques en mouvement, les navires pavoisés des étendards de toutes les nations, les sveltes corvettes, les chaloupes canonnières et le lourd Monitor d’Éricsson, qui a servi de type à tant d’autres ; à droite, une forêt de pins aux lignes abruptes et aux gorges sauvages ; à gauche, l’interminable lisière du Djurgarden variant à chaque pas ses admirables points de vue, cachant et démasquant tour à tour, dans chacun de ses replis, de blanches villas, avec leurs fraîches pelouses et leurs coquets pavillons de bains.
Ulriksdal est une grande maison de plaisance, d’aspect bourgeois, qu’on pourrait prendre à la rigueur pour celle d’un commerçant enrichi : vrai logis d’un monarque constitutionnel, qui n’est que le premier citoyen de son royaume. Tout y sent l’aisance et le confortable ; rien n’y dit, au premier abord, l’illustre origine et les grands souvenirs de ce château historique, bâti sur le bord du golfe par le maréchal Jacques Pontus de la Gardie, habité par la reine Christine et par Ulrique Éléonore, puis tombé de chute en chute au rang d’hospice militaire, avant que le roi actuel n’eût repris en grâce et tiré de l’oubli ce vieux favori délaissé. Mais, dès qu’on a dépassé le seuil, la transformation s’opère à vue d’œil. C’est surtout à Ulriksdal qu’éclatent, dans la richesse et la variété des collections qui font de chaque salle un musée, les goûts artistiques de Charles XV. Les appartements de parade, la chambre du conseil, la salle de chasse, la salle des chevaliers, les tableaux, les armes, les poteries, les faïences et les émaux, les vitraux peints, détachés des églises et des cloîtres en ruines, les bronzes, les bahuts, les porcelaines de vieux sèvres et de vieux Japon, tout y charme le regard et l’esprit. Un curieux, un amateur de bric-à-brac, passerait des semaines entières dans chaque pièce et deviendrait fou de désir à manier ces merveilles. Tout ici a sa physionomie propre et son histoire ; il ne manque à ce château de la Belle au bois dormant que ses hôtes disparus. Mais le cadre fait revivre les personnages, et en entrant dans la grande salle de gala, j’ai cru voir un moment le comte de la Gardie et la belle Ebba Brahe se lever des larges fauteuils, contemporains de la guerre de Trente ans, pour nous faire les honneurs de la maison.
Il pleuvait à torrents lorsque j’ai visité le parc et le château de Haga, comme si la nature eût voulu s’associer, par une secrète harmonie, à l’impression mélancolique de ces lieux, sur lesquels plane encore le fantôme ensanglanté du monarque énigmatique qui s’appelait Gustave III. Haga est une création de Gustave, qui avait médité d’en faire le Versailles de sa royauté absolue. Il aimait à en porter le nom, comme pour se parer de son rêve et le traîner partout avec lui. Ouvrez les chroniqueurs du dix-huitième siècle, et vous y lirez jour par jour le récit du voyage triomphal de M. le comte de Haga à Paris en 1784. On voit encore les fondations du palais splendide, qu’une rue monumentale, aboutissant au Norrbro, devait réunir à Stockholm. En attendant, il avait fait bâtir le modeste pavillon qui subsiste aujourd’hui, et d’où il partit, le soir du 15 mars 1792, pour aller tomber à l’Opéra sous le poignard d’Ankaström. Sur ces jardins, dont les serres abritent les plus belles fleurs de Stockholm et même quelques vignes, qui sont peut-être les seules de toute la Suède ; sur ces massifs ombreux, ces eaux tranquilles, ces allées qui serpentent à travers les pelouses d’un vert tendre et doux, il y a un voile de mystère et de tristesse comme sur la destinée de Gustave lui-même.