Au retour, j’ai vu le château de Carlberg. Ce n’est point un rare monument d’architecture. Un pavillon central, auquel on monte par un large perron, flanqué d’avant-corps, et accru, à droite et à gauche, de deux grands bâtiments dont la physionomie fait songer à une caserne, voilà tout à peu près. Et cette physionomie n’est point menteuse : Carlberg est aujourd’hui le Saint-Cyr de la Suède ; on y élève dans une discipline sévère les futurs officiers de l’armée scandinave. Mais cette école militaire se mire dans le beau canal qui coule à ses pieds entre deux rives verdoyantes, et son parc est digne d’un palais.
Si l’on veut des monuments plus originaux et plus princiers, il faut pousser jusqu’à Gripsholm, le palais gothique aux cinq tours, à la fois forteresse et château, prison et musée, Vincennes et Trianon, sombre comme une geôle, riant comme un théâtre et comme une salle de bal, tout rempli d’antithèses violentes à la façon d’un drame de Victor Hugo, et où l’on entend à chaque pas l’écho lointain des chansons et des rires, mêlé aux gémissements qui montent du cachot sinistre creusé pendant neuf années par les pas d’Éric XIV. Il faut pousser surtout jusqu’à Skokloster, royale résidence élevée des mains du maréchal Wrangel sur les ruines d’un cloître illustre confisqué par la Réforme, et dont le quadrilatère imposant, surmonté d’une coupole et flanqué aux angles de quatre larges tours, apparaît tout à coup sur les bords du lac Mälar, comme une citadelle féodale et comme une vision des grands siècles de la Suède.
Mais ce qu’il y a de plus beau dans ces domaines qui font à Stockholm un cadre si riche et si varié, c’est toujours la nature, cette belle nature du Nord, dont le charme s’accroît du mystère et se fait d’autant plus pénétrant qu’il est plus voilé. Pendant bien des mois, l’hiver l’ensevelit sous son lourd suaire de neige ; la bise souffle dans les branches dépouillées des chênes ; les pins se couronnent de givre et les traîneaux sillonnent en tout sens le Mälar recouvert d’une épaisse couche de glace. Mais quand le 1er mai ramène l’éveil joyeux de la terre si longtemps endormie, quand les premières fleurs percent le sol et que les premières feuilles éclatent dans le bourgeon fécondé, alors c’est fête partout. Le peuple reprend avec ivresse possession du Djurgarden, de Haga et de Tivoli ; il célèbre par ses chants et ses jeux l’arrivée du soleil ; et tandis qu’il plante aux portes de ses maisons des mais ornés de rubans et de couronnes de fleurs, les étudiants d’Upsal arborent solennellement, dans une cérémonie accompagnée d’une procession publique, la casquette blanche qu’ils ne quitteront plus qu’à l’entrée de l’hiver. Le retour du printemps est la grande fête nationale de la Suède.
VI
LE CANAL DE GOTHIE. — GOTHEBORG. — LE RETOUR.
Le jour du départ était venu. Nous prîmes, un matin, le chemin de fer de Töreboda, dans l’intention d’achever le reste du trajet par eau, et de pénétrer ainsi plus avant dans l’intérieur du pays.
La Suède est sillonnée de canaux dont le plus célèbre est le canal de Gothie, sur les bords duquel s’élève la station de Töreboda. Achevé seulement en 1832, au prix des plus grands efforts et des plus lourdes dépenses, le canal de Gothie unit la Baltique à la mer du Nord et se relie au système de la défense nationale. Il traverse huit lacs, s’élève à certains endroits jusqu’à une hauteur de plus de 100 mètres et compte cinquante-huit écluses. Les travaux de ce genre ont été singulièrement multipliés dans ces derniers temps, mais la plupart sur une étendue très-restreinte, pour faciliter les communications et les transports. A côté des canaux de Gothie et de Trolhœtte, grandes routes royales qui se développent sur une largeur de 90 pieds, sur une longueur de 40 à 45 lieues, en y comprenant les lacs, et qui ont nécessité toutes les ressources de l’art des ingénieurs, il y a de petits canaux de 4 et de 10 kilomètres, qui sont de véritables chemins vicinaux.
Un des plus grands charmes de cette navigation intérieure vient du nombre et de la beauté des chutes que forment les cours d’eau naturels ou artificiels de la Suède. Écluses des canaux et cataractes des fleuves ménagent fréquemment à l’œil du voyageur des spectacles qu’il ne se lasse pas d’admirer. Celles du fleuve Luléa surtout n’ont pas de rivales en Europe. La chute du Rhin à Schaffouse n’est qu’une vulgaire cascade à côté de la gigantesque cataracte de Harspranget, qui dépasse même de moitié la hauteur du Niagara, et qui serait un but de pèlerinage pour tous les touristes, si elle n’était perdue en pleine Laponie suédoise, dans des solitudes presque inaccessibles, où les chemins de fer ne pénétreront pas de sitôt.
Malheureusement, je n’ai pu voir en face aucune de ces chutes, que les bateliers indigènes descendent quelquefois dans leurs barques avec une audace et une adresse extraordinaires. En arrivant à Töreboda on nous apprit que nous ne pouvions trouver de bateau avant le lendemain soir, et ne nous sentant point la patience d’attendre jusque-là, nous reprîmes le chemin de fer pour gagner Gotheborg.
Gotheborg, que nous appelons Gothembourg, est, après Stockholm, la plus grande ville de la Suède, et compte environ cinquante mille habitants. Depuis trente ans, elle a pris un développement considérable, et, grâce à sa position sur le bord de la mer, à l’embouchure du Gotha ; grâce à l’extension croissante de son commerce, elle ne peut que grandir rapidement encore. Il semble même qu’en construisant la ville, on ait voulu se mettre longtemps d’avance au niveau des besoins futurs, par la largeur des rues, la dimension des places, le nombre et le grand air de ses établissements d’utilité publique. Ce qui frappe au premier abord dans cette ville, dont le nom est presque inconnu en France, c’est le caractère ample et majestueux qui lui donne la physionomie d’une capitale.
La ville est située en partie dans un vallon marécageux, en partie sur un rocher où elle s’étage en amphithéâtre. Du côté de la terre, une sorte de bastion la domine de sa masse imposante : c’est le reste d’un fort démoli qui la défendait jadis, et dont on a fait une prison. Du côté du fleuve, l’école de navigation dresse au sommet d’un roc ses tours massives et son observatoire, pareil à une citadelle. Ailleurs encore, l’école militaire couronne l’une de ces collines aux flancs dénudés qui enserrent la plaine où s’étend Gotheborg. On ne se figure pas la quantité d’établissements d’instruction et de bienfaisance que renferme cette ville. Quelque philanthrope doit avoir passé par là. Ce ne sont qu’écoles publiques, hôpitaux, maisons d’orphelins, d’enfants trouvés et d’ouvriers, sociétés bibliques et fondations de charité. Et tout cela ressemble à des palais : la douane même et les usines qui entourent le port présentent les mêmes proportions monumentales. Ce sont bien, en effet, les palais de cette ville commerçante, grandie par la pêche du hareng et le négoce avec les Indes, trop jeune et trop souvent rebâtie, à la suite de ses désastres, pour avoir des édifices historiques, et faisant de sa richesse l’usage intelligent et pratique de ces grands industriels qui achètent rarement un tableau, et n’ont point le sens artistique ou pittoresque aussi développé qu’on le souhaiterait peut-être, mais qui fondent autour d’eux des crèches, des ouvroirs, des asiles et des hospices.