Il me répond d’une voix bourrue :

— Hier man spricht Deutsch.

Je m’approche du guichet et je présente un billet de vingt francs à l’employé, qui secoue la tête de droite à gauche et de gauche à droite, en me disant : « nein, nein. » Mais il accepte un napoléon, et me passe en retour, avec mon billet, une foule de ces affreuses petites pièces blanchâtres, à l’effigie effacée, qui représentent des kreutzers ou des groschens. On remonte en voiture. Quelques minutes après, le train s’arrête devant une station encombrée de longues files de wagons sur lesquels se lit en grosses lettres : Elsass-Lothringen. « Réchicourt-le-Château », me dit mon Livret-Chaix. — « Rixingen », me crient en même temps l’employé et l’inscription de la gare. Non, il n’y a vraiment pas moyen d’oublier que l’on est en Prusse.

En approchant de Strasbourg, on voit se dessiner à droite et à gauche les silhouettes des forts bâtis par les Prussiens pour retenir plus sûrement les habitants de l’Alsace dans les bras de leurs frères allemands. La Prusse sait comme nous que Vauban était un grand homme ; mais elle sait aussi — et elle le savait avant de nous l’avoir appris à nos dépens — qu’on ne résiste pas à des canons fabriqués en l’an 1870 avec des remparts élevés en l’année 1684.

A peine descendu à l’hôtel, je me suis mis à parcourir la ville. La première impression est navrante. Ce n’est pas seulement parce que tous les noms des rues, toutes les affiches placardées sur les murs, toutes les inscriptions sur les monuments, sont en langue allemande, sans même faire aux vaincus la concession d’une traduction française ; ni parce que, si avidement qu’on tende l’oreille, on entend partout résonner les syllabes gutturales de cette langue, faite, suivant le proverbe, pour être parlée aux chevaux. C’est aussi à cause du mouvement de la rue et de la physionomie des passants. On s’attendait à entrer dans une ville en deuil : on aperçoit les cafés remplis et les brasseries débordantes. De toutes parts, quand la nuit tombe, s’élèvent des chansons et des rires. Les ruelles qui avoisinent mon hôtel s’animent d’un fourmillement tapageur et joyeux. Je m’endors au son de je ne sais quelles mélodies allemandes braillées à pleins poumons par les habitués d’un estaminet voisin, et je m’éveille au bruit d’un cantique allemand, piaulé pendant une heure par les bambins d’une école primaire située sous mes fenêtres. Mais bientôt tout s’explique, et cette première impression s’efface. Il ne faut pas oublier d’abord que Strasbourg, même au temps où il appartenait de corps et d’âme au vaincu, parlait la langue du vainqueur, et que c’était en allemand qu’il criait : « Vive la France ! » Mais surtout il ne faut pas perdre de vue que la ville a été dépeuplée par l’émigration et repeuplée par une véritable invasion prussienne. Seize mille Strasbourgeois, au minimum, ont quitté leur petite patrie, après son annexion à la Prusse, pour rester fidèles à la grande, et parmi ces exilés volontaires, on compte beaucoup d’hommes du peuple : célibataires qu’aucun lien n’enchaînait au sol, ouvriers qui remplissaient les rues au sortir de leurs ateliers, et donnaient à la ville une physionomie toute française sous son enveloppe alsacienne. Ce vide a été plus que comblé par l’immigration allemande, car le chiffre total de la population s’est augmenté de quelques milliers. On peut dire que Strasbourg est submergé par le flot teutonique, qui coule maintenant à pleins bords dans le lit déserté par le flot français.

Les calculs les plus modestes évaluent à vingt mille le nombre des Prussiens qui sont venus s’établir à Strasbourg. C’est le quart de la population totale ; c’est plus du tiers, en y joignant la garnison. La pauvre et prolifique Marche de Brandebourg n’avait garde de négliger une proie aussi riche. Elle a toujours des nuées d’enfants à placer. Tous ces besogneux se sont rués à l’assaut du butin, une fois la place conquise, depuis l’humble marchand en quête d’une clientèle jusqu’au hobereau en quête d’une place de fonctionnaire. L’immigration prussienne se compose de trois ou quatre éléments que voici : d’abord, les gens qui suivent l’armée et en vivent ; puis l’administration, avec son personnel d’employés ; enfin les commerçants, si l’on peut appeler ainsi les marchands de tabac (ils ont triplé à Strasbourg depuis l’annexion) et de salaisons, de saucisses, de choucroute — delicatessen, disent les Allemands par un mot bien caractéristique, et qui donne envie de s’écrier avec Molière : « Où diable la délicatesse va-t-elle se nicher ? » Comme on le croira sans peine, la Prusse n’est pas représentée là par ses échantillons les plus purs. Les chevaliers d’industrie, les négociants en déconfiture, les personnages ayant une situation à cacher ou à refaire, abondent dans cette population nomade et interlope, qui s’est déjà renouvelée deux ou trois fois depuis l’annexion.

Les deux courants coulent à côté l’un de l’autre sans se mêler. Il a fallu renoncer aux manifestations des premiers temps. Cependant quelques dames substituent encore à la cocarde qu’elles ne peuvent plus porter de petits bouquets de fleurs disposées dans l’ordre du drapeau tricolore, ou habillent leurs fillettes de blanc, avec une ceinture bleue et un ruban rouge au cou. J’ai vu un équipage élégant attelé de deux chevaux qui portaient un capuchon rouge à houppes bleues, et frangé de blanc. Puérilités, soit ! Mais qui aurait le courage d’en sourire ? Le patriotisme les ennoblit et les rend touchantes. Regardez aussi aux vitrines des libraires : les ouvrages, les journaux, les gravures, même les images d’Épinal que vous y verrez, tout vous parlera de la France et vous dira qu’on ne l’oublie point. Mais, encore une fois, la protestation de Strasbourg est surtout dans la dignité silencieuse de son attitude et le soin qu’elle met à maintenir la distance entre son ennemi et elle dans la promiscuité forcée de la conquête.

Les traces du siége sont toujours visibles, malgré l’activité avec laquelle on s’attache à les faire disparaître. Il reste bien des vides à l’entour de la place de Broglie et le long du faubourg de Pierres, où les obus n’avaient laissé qu’une seule maison debout. La cathédrale n’est pas absolument guérie de toutes ses blessures, mais il s’en faut de peu. On achève de rebâtir le Palais de justice. La préfecture et le théâtre étalent encore leurs mutilations. La Bibliothèque et le Temple neuf n’ont pas cessé d’être un monceau de ruines. Sur la place Kléber, l’Aubette, où étaient installés l’état-major de la garnison et le musée de peinture, dresse sa façade béante et noircie, derrière laquelle l’incendie a fait le vide. La statue de bronze qui occupe le centre de la place est restée debout. On lit toujours sur le piédestal : A Kléber ! ses frères d’armes, ses concitoyens, la patrie ! Et le général en chef de l’armée du Rhin contemple sa ville natale ravagée et conquise par ceux qu’il avait tant de fois battus.

Baden-Baden, 7 et 8 juillet.

De Strasbourg j’ai fait une pointe sur Bade, — premier accroc à la ligne droite. En passant sur le grand pont du Rhin, jadis gardé à un bout par une sentinelle française et à l’autre par une sentinelle badoise, je remarque que la Prusse, si soigneuse de faire disparaître les moindres traces de la nationalité vaincue, a poussé le dédain ou l’ironie jusqu’à laisser intact l’aigle qui en décore l’entrée. Je ne saurais dire l’effet navrant que produit en pareil lieu la vue de cet oiseau, qui semble cloué là désormais en signe d’infamie, comme un hibou sur la porte d’une grange. A tous les Français qui passent, sa vue crie : Souviens-toi ! Et je me suis souvenu. Tandis que le convoi traversait lentement le fleuve majestueux, le souvenir des derniers jours de l’empire me remontait à la mémoire. Je revoyais en imagination la séance du 6 juillet, M. de Grammont à la tribune, mettant la main sur la garde de son épée : j’entendais les longues acclamations de la Chambre auxquelles répondaient les clameurs de la rue, les chants guerriers, la Marseillaise, le Rhin allemand de Musset, avec la musique de Gounod, et les couplets de G. Nadaud : Malheur à qui brave la France ! chantés sur le théâtre du Vaudeville, avec accompagnement de drapeaux tricolores, et repris en chœur par la salle entière. — Vous ne l’avez pas oublié sans doute, joyeux auteur de Pandore !