Naturellement, les Prussiens ont rétabli l’arche du pont qu’on a fait sauter, puisque le chemin de fer y passe. Voici Kehl, où les soldats en garnison à Strasbourg et les commis voyageurs de passage allaient jadis acheter des cigares en contrebande. Le convoi fait bravement ses cinq lieues à l’heure, comme la diligence de Joigny ou le coche d’Auxerre. Parfois il s’arrête au milieu des champs, sans qu’on sache pourquoi. A chaque station, il flâne et reprend haleine. On le laisse souffler tranquillement, tandis que les employés vont boire un bock et que le mécanicien, appuyé sur sa noire locomotive, engage une conversation sentimentale avec quelque jeune fille dont on voit passer la tête blonde par la fenêtre du châlet qui sert de gare, encadrée de clématite et de lierre. Idylle charmante et digne d’être chantée par Gessner ! Comment se plaindre d’une patriarcale lenteur qui permet au regard de savourer à l’aise cette nature verdoyante, ces frais villages dont chacun semble avoir été fabriqué tout exprès pour le plaisir des yeux et cette ceinture de collines chargées de ruines féodales qui ferment le décor ! Tout cela est si joli, qu’au bout d’un quart d’heure j’avais oublié que j’étais en Allemagne et dans la patrie du général de Werder.

Voici Achern, où l’on garde les entrailles de Turenne, à un quart d’heure tout au plus de Sasbach, où le héros fut tué ; Bühl, dont la vallée produit l’affenthaler, ce bourgogne en miniature du grand-duché ; Steinbach, la patrie d’Erwin, dont la statue colossale regarde du haut d’une colline le Munster de Strasbourg. Enfin nous arrivons à Bade. Une vingtaine de voyageurs descendent du train. Dès qu’ils apparaissent, les cochers rangés sur leurs siéges les saluent humblement au passage. L’un d’eux, mis comme un cocher de grande maison, s’approche de moi et, le chapeau à la main, me poursuit de propositions obséquieuses, en m’offrant sa voiture au rabais. A ce premier symptôme, bientôt confirmé par l’empressement des garçons lorsqu’on arrive à l’hôtel, il est facile de pressentir la décadence dont on va être témoin.

Qui n’a vu le Bade d’avant la guerre et ne se rappelle le spectacle unique, éblouissant, étourdissant, que présentaient, à certaines heures du jour, les abords du Kursaal ? Bade, en ce temps-là, était le rendez-vous de tous les heureux de ce monde. Princes, banquiers, artistes, viveurs et courtisanes, se pressaient, se coudoyaient en une cohue joyeuse, toute imprégnée de parfums et de rires, dans ce paradis terrestre — un paradis après la pomme — de l’Allemagne et de l’Europe. Pendant trois mois, Bade devenait la capitale d’un royaume enchanté. On n’y était occupé qu’à jouir par tous les sens à la fois. Dans les salons étincelants de marbres, de fresques et de dorures ; dans le café et la Restauration en plein vent ; le long des allées où les grands châtaigniers versaient une ombre épaisse, fraîche comme l’eau d’une source ; autour du kiosque chinois où, deux fois par jour, un orchestre trié sur le volet passait en revue les chefs-d’œuvre de la musique, c’était comme un fourmillement radieux, une mêlée d’élégance et de raffinements. On ne rencontrait que visages souriants, épanouis par la bonne chère et allumés par la fièvre du plaisir. Les bals, les spectacles, les concerts, les promenades, les dîners et le jeu, se disputaient chaque heure du jour et de la soirée. Le tintement de l’or se mêlait au bruit des violons et au choc des verres ; à la chanson des sylphes la chanson de Marco. Lorsqu’un pauvre diable était décavé, il se gardait de faire tache au tableau. Se sentant déplacé en si charmante compagnie, et honteux de montrer sa figure maussade dans ce pays de la joie, il prenait aussitôt le chemin de fer, à moins qu’il ne préférât se faire sauter la cervelle dans un coin. L’amphytrion de ces lieux enchanteurs, pour ne point attrister ses hôtes, poussait la munificence jusqu’à lui payer le voyage ou les frais d’enterrement, et le trouble-fête disparaissait sans que personne s’en aperçût.

Le cadre est resté le même, mais le tableau est bien changé. Bade a gardé ce merveilleux décor où l’art vient en aide à la nature sans pouvoir l’égaler ; mais l’herbe pousse dans l’allée des Soupirs et l’avenue de Lichtenthal, sur le chemin de la Chaire-du-Diable, de la Gorge-aux-Loups et du Vieux-Château. Le concierge de la Favorite se promène comme une ombre dans son ermitage désert, tenté de revêtir le cilice et de s’appliquer la discipline dont l’exhibition lui a valu tant de pourboires. Les marchandes de la grande allée ne font plus leurs frais, et l’une d’elles, en me proposant des cigarettes turques, m’a confié son intention de venir à Paris pour y vendre des gâteaux de Nanterre dans une baraque des Champs-Élysées. La maison de Conversation a imaginé de suppléer aux recettes d’antan en demandant 18 kreutzers par jour pour octroyer la jouissance, qu’on ne se dispute pas, de ses lambris dorés, de son cabinet de lecture et de ses concerts. Quelques maniaques y jouent, du matin au soir, l’écarte à 25 centimes la fiche, comme dans la partie classique, chez le percepteur, et deux ou trois malades y causent tout bas à l’écart. Jamais, au temps du trente-et-quarante, on n’avait tant conversé dans la maison de Conversation.

Vers deux heures, au moment où l’orchestre attaquait l’ouverture du Domino noir, je suis allé m’asseoir sur la terrasse du café. Une douzaine de promeneurs erraient mélancoliquement aux alentours du kiosque, et la Restauration, théâtre jadis de tant de joyeuses folies, et où l’on faisait si galamment sauter les bouchons de madame veuve Cliquot, offrait la morne physionomie d’un restaurant de sous-préfecture. J’interrogeai l’un des garçons, un Badois pur sang, mais qui a servi à l’Exposition de 1867, à Paris, et pris dans ce séjour une légère teinte de la langue et de l’esprit du boulevard :

« Ah ! Monsieur, me dit-il, depuis que le moulin ne tourne plus (le moulin, c’est la roulette), nos beaux jours sont passés. Plus d’Anglais, plus de Russes !

— Et des Français ?

— Presque plus… Il y en a bien encore quelques-uns, ajouta-t-il en clignant de l’œil d’un air très-malin ; seulement ils se font passer pour Belges.

— Alors de quoi se compose actuellement votre clientèle ?

— De malades qui vivent de régime, et d’Allemands, de Prussiens surtout. Mauvaise pratique, Monsieur. Encore si c’étaient des Viennois ! Le Prussien se gorge de bière, s’empiffre de bœuf aux confitures, fume une demi-douzaine de cigares d’un sou, et se croit magnifique en donnant deux kreutzers de trinkgeld au garçon. »