En un clin d’œil, l’ascenseur me transporte au sommet des cent trente marches qui composent les quatre étages de cet immense caravansérail. Tout au fond d’un interminable corridor, on m’ouvre la porte d’une chambre assez vaste, et très-convenablement meublée. De là, comme du sommet du Righi, je puis assister au lever du soleil. Deux fenêtres doubles, suivant l’usage des maisons viennoises, ouvrent sur des pelouses malingres, pelées et lépreuses, où sèchent quelques linges suspendus à deux cordes. C’est la campagne étiolée qui touche aux grandes villes, la nature telle qu’on la rencontre à Ivry ou à Pantin. Voici sur ma porte le tarif approuvé par la municipalité, qui l’a revêtu de sa griffe : Chambre, 3 florins ; service, 50 kreutzers (1 fr. 25) ; bougie, 30 kreutzers. Il y en a deux dans chaque chambre, et si vous allumez la seconde pour y voir un peu plus clair, le prix est naturellement doublé. On le double même si vous ne l’allumez pas, mais vous êtes libre de réclamer.

« A quelle heure la table d’hôte ? demandai-je au garçon qui m’a accompagné.

— Nous n’en avons pas, Monsieur. A Vienne, on mange à la carte, dans le restaurant annexé à l’hôtel. »

Nouvelle preuve du sens pratique qui distingue les Viennois dans l’exploitation du voyageur. Ce système, aussi simple qu’ingénieux, a le triple avantage de déblayer la comptabilité de l’hôtel, de tripler ou de quadrupler la dépense de la table, et d’assurer aux garçons des pourboires qui se répètent deux et trois fois par jour. J’ai gardé la note de mon premier déjeuner — un festin qu’on payerait trente-cinq sous au Palais-Royal. Malgré la vulgarité de ces détails, je les donne ici pour l’instruction de mes lecteurs, et parce qu’ils se rattachent à des observations d’un plus haut intérêt sur les mœurs, le caractère et le genre de vie des Viennois.

Pain

6

kr.
Bifteck aux pommes

1

fl.

25

Omelette

»

90

Fraises

»

80

Demi-bouteille

1

»

–––––––––

Total

4

fl.

01

kr.

Dès qu’on a bien compris qu’il s’agit là de florins, et non de francs, de kreutzers et non de centimes, comme un voyageur arrivant de France est toujours tenté de le croire, on trouve cela cher. Et pourtant je ne devais pas tarder à voir que c’était là, pour Vienne, des prix très-modérés.

J’avais hâte de sortir, pour m’orienter dans la ville. Mon hôtel s’élève à l’extrémité du faubourg de Vienne appelé le Léopoldstadt, qui confine au Prater. Une promenade de vingt minutes tout au plus le sépare de l’Exposition. Le Léopoldstadt est traversé par une large rue, très-vivante, qui relie le Prater à la ville intérieure. On sait que la capitale de l’Autriche se compose d’une cité formant une espèce d’île centrale, entourée sur deux côtés par le canal du Danube et la Vienne, sur les autres par des boulevards et des promenades, — et d’immenses faubourgs qui rayonnent de toutes parts autour d’elle.

Comme à Paris et à Londres, la Cité de Vienne, si l’on me permet de lui donner ce nom par analogie, a été le noyau de la ville, ou plutôt elle a été longtemps toute la ville à elle seule ; mais, à l’inverse de Londres et de Paris, elle est la résidence et comme la forteresse de l’aristocratie. Là aussi se trouve la plupart des administrations, des établissements publics et des édifices. C’est vraiment le cœur de Vienne. Un grand mouvement de piétons et de voitures anime les rues étroites, bordées de hautes maisons, entre lesquelles se détachent de vastes hôtels blasonnés et armoriés, que décorent plus richement encore des suisses en livrée magnifique, avec le tricorne et la grande canne à pomme d’argent, plantés comme des cariatides sous le vestibule. Çà et là s’ouvrent, en guise de soupiraux, dans cet étroit labyrinthe de ruelles, des places ornées de fontaines, de colonnes et d’ex-voto bizarres. Les cent vingt-sept rues et les douze cents maisons de la vieille ville semblent se presser à l’ombre de la haute tour de Saint-Étienne, qui les domine de sa masse imposante et sombre.

Vienne, étranglée, jusqu’à ces derniers temps, dans la ceinture de ses fortifications intérieures, qu’elle avait déjà fait craquer de toutes parts, s’est répandue au dehors avec une rapidité prodigieuse, dès que le décret de 1857 eut rompu la digue qui la retenait encore. En quinze ans, elle a plus que doublé de superficie. Une spéculation effrénée, en comparaison de laquelle les tripotages des marchands de terrains et des entrepreneurs de bâtisses sous le khalifat de M. Haussmann ne sont, pour ainsi dire, que des jeux d’enfants, s’est emparée de tout le sol disponible à une lieue à la ronde, et en a fait sortir des myriades de maisons, de rues et de faubourgs. Vienne est la ville de l’agiotage. Les Juifs y pullulent : ils ont la main partout, sur la presse, dans les administrations et dans les banques. On n’a pas oublié la grande débâcle financière du mois de mai dernier, résultat naturel de cette fièvre d’argent qui est le mal ordinaire des sociétés molles, gâtées par le bien-être, par l’amour et l’habitude des jouissances matérielles, et qui n’aboutit qu’à l’appauvrissement général, quand ce n’est pas à la ruine, par l’exagération des besoins, la hausse extravagante des prix, le déplacement et la rupture d’équilibre dans les conditions normales de l’économie publique et privée. Vienne est une ville qui vit de l’agiotage, et qui en mourra. Elle a bâti sa fortune sur des bulles de savon, qui finiront par crever toutes à la fois. Déjà son papier-monnaie offre avec nos assignats cette double ressemblance, heureusement lointaine encore, qu’il subit une dépréciation sensible et qu’il contribue pour sa part à la cherté de toutes choses à Vienne ; car on s’habitue à traiter ces petits chiffons de papier, qui s’envolent au vent, avec un sans-façon que n’admettrait pas au même degré la respectable pièce d’un florin.

Mais voilà une parenthèse bien philosophique et bien longue. Il est temps de la fermer et de revenir aux faubourgs, qui m’y ont conduit par un chemin assurément très-imprévu. Les trente-quatre faubourgs de Vienne, formant à eux seuls plus des neuf dixièmes de son étendue et presque les dix-neuf vingtièmes de sa population totale, offrent tous les agréments d’une ville neuve, richement peuplée de bazars, d’hôtels, de cafés, de jardins publics et de magasins « à l’instar de Paris. » Les gares et les théâtres en sont les principaux édifices. En fait de monuments dignes d’intérêt, on ne découvrirait guère, dans cette immense étendue, que le Belvédère, avec sa belle collection de tableaux ; le grand arsenal, dont les salles luxueuses et de dimensions imposantes, décorées de peintures, de statues et de marbres, n’abritent qu’une collection peu digne, en son ensemble, d’un si magnifique logement ; enfin, dans le voisinage de la vieille ville, la belle église gothique de Saint-Sauveur, érigée par souscription, à la suite de l’attentat de 1853 contre l’empereur, et commencée, il y a dix-sept ans, dans le feu d’un enthousiasme qui semble s’être un peu ralenti depuis, car elle ne marche pas vite à son achèvement. Les monuments d’ailleurs ne sont pas très-nombreux à Vienne, quoiqu’il n’y ait peut-être pas de ville où le mot de palais soit prodigué davantage. Le palais impérial, particulièrement, est un amalgame aussi incorrect qu’irrégulier de constructions sans style et sans physionomie. En revanche, une foule de maisons particulières, hôtels, brasseries, cafés, bureaux de grandes compagnies industrielles ou financières, ressemblent à des palais.