Ce qui m’a le plus frappé pendant ces deux premiers jours de promenade à travers la ville, c’est la quantité incroyable de brasseries, de cafés et de restaurants. Leur nombre a de quoi étonner même les habitués des boulevards parisiens. Il est difficile de faire dix pas sans en rencontrer, et parfois, dans les rues centrales ou les grandes voies de communication, comme le Prater-strasse, on en compte une demi-douzaine à la file, sans interruption, débordant sur le trottoir avec leurs doubles rangées de tables toujours encombrées. Évidemment, on mange et on boit beaucoup ici. Mais, pour le moment, je me borne à noter ce nouveau trait de la physionomie de Vienne, sans tirer encore de conclusions trop hâtives.
La circulation dans les rues, bien qu’elle ne puisse se comparer à celle de Paris, est très-active, et donne bien l’idée d’une grande capitale. Fiacres, confortables, omnibus, tramways, se croisent dans un mouvement perpétuel. Vienne a devancé Paris dans l’organisation de ce dernier genre de véhicules. Elle est sillonnée en entier de rails qui suivent le cercle des boulevards, conduisent à l’Exposition, mettent en communication toutes ses gares et toutes ses lignes, comme on appelle ici les barrières de la ville, mais se bornent à contourner la cité extérieure, sans pénétrer dans l’inextricable réseau de ses rues. Les voitures des tramways sont immenses, ouvertes de toutes parts à l’air et à la lumière, et la toiture en est simplement soutenue par des tiges de fer. Elles contiennent dix-huit places, disposées en forme de fauteuils qui se font vis-à-vis, et séparées par un couloir qui laisse le passage libre. Mais il est sans exemple que le tramway, fût-il deux fois complet, ait jamais refusé un voyageur. Les derniers venus restent sur leurs jambes en se maintenant aux courroies qui pendent du plafond, s’empilent sur les marches ou sur les plates-formes à l’arrière et à l’avant, à côté du conducteur et du cocher. Rien de plus curieux que de voir ces lourdes voitures passer en tous sens au galop, emportant des grappes humaines qui se forment et se déforment sans cesse.
Je n’entends guère autour de moi résonner que l’allemand : peu de français, moins d’anglais encore. Aucune particularité de types ou de costumes. Vienne est presque la porte de l’Orient, mais l’Orient ne s’y montre pas. A peine si, de loin en loin, on pouvait signaler par les rues le fez ottoman ou le tarbouch égyptien. Les Viennois ressemblent fort aux Parisiens, à cela près qu’ils m’ont paru généralement plus gras, plus fleuris et moins pressés. Le goût des Viennoises pour les toilettes claires, élégantes et décolletées saute aux yeux tout d’abord, comme la beauté de leur sang et la grâce nonchalante de leurs personnes. On dirait que les innombrables races qui se partagent le territoire de l’Autriche se sont combinées et fondues pour former à la Viennoise ce teint pétri de lis et de roses auquel elle sait fort bien assortir les nuances de ses robes. Je n’avais jamais vu, en pleine rue et dès la première heure du jour, tant de couleurs tendres, tant d’épaules et de bras simplement recouverts de la gaze la plus transparente. S’il fallait absolument trouver à Vienne un symptôme de l’approche de l’Orient, c’est dans la Viennoise que je le découvrirais : sa beauté, sa démarche, sa toilette, l’expression vague et presque somnolente d’une physionomie dont le charme un peu froid ne s’anime jamais par la flamme du sentiment ou de la pensée, tout en elle fait songer aux femmes du harem.
Mais c’est assez vu pour les deux premiers jours. Je me suis promené sans relâche jusqu’à dix heures du soir. Les rues deviennent désertes : on se couche tôt dans cette bienheureuse ville, si calme sans être rangée. Il est temps de rentrer. A demain.
23 juillet.
Je sors de l’Exposition, en allemand Welt-Austellung. Je suis allé ce matin chercher ma carte au commissariat français, très-bien installé dans une magnifique maison neuve du Park-Ring, sans parler du pavillon de parade qu’il s’est fait construire à l’Exposition universelle, et où il a voulu donner un spécimen du goût français dans toutes les industries qui se rattachent à l’ameublement et à l’ornementation.
A l’Étoile du Prater, d’où partent des avenues dans toutes les directions, j’ai suivi la Haupt-allée, qui conduit en un quart d’heure de marche à l’entrée principale de la Welt-Austellung. Le Prater, île immense formée par les deux bras du Danube, est la promenade viennoise par excellence, et réunit les amusements des Champs-Élysées aux ombrages du bois de Boulogne. Les grands travaux entrepris depuis quelques années pour la régularisation du fleuve, qui ne manquait jamais, à la fonte des neiges, de déborder tumultueusement en inondant les faubourgs orientaux de la ville, l’ont réduit de près de moitié ; mais il lui reste encore une superficie de 700 hectares.
Le Prater est une propriété impériale. Longtemps les Hapsbourg s’en étaient réservé la jouissance exclusive : Joseph II l’ouvrit à ses sujets. Vienne aussitôt fit irruption dans le mystérieux domaine dont les fêtes et les grandes chasses avaient tant préoccupé son imagination. Depuis lors on ne l’a plus fermé, et les pacifiques Viennois se mettraient en révolution si on voulait leur enlever leur Prater. Il est rempli de brasseries, de jardins publics, de concerts, d’échoppes et de théâtres. Pour y ramener le beau monde, que le flot de l’invasion populaire avait fini par écarter, et pour dédommager la promenade de tout ce qui lui avait été enlevé, on appela M. Barillet-Deschamps, jardinier en chef au bois de Boulogne, et on lui demanda un plan de transformation, avec avenues régulières, lacs, ronds-points et pelouses, qui se poursuit encore aujourd’hui. Grâce à ces travaux, le Prater est redevenu à la fois une promenade élégante et un lieu de divertissement à l’usage du peuple.
La Haupt-allée se prolonge en ligne droite sur une étendue de plus d’une lieue, entre des ombrages magnifiques, mais pourtant d’une épaisseur insuffisante contre les rayons ardents du soleil. A certains jours, par exemple le lundi de Pâques et le 1er mai, c’est un coup d’œil merveilleux et presque féerique, dit-on, que le spectacle de cette grande avenue envahie tout entière, entre deux rangs pressés de bourgeois, par des voitures aux riches armoiries précédées de courriers, escortées de cavaliers qui caracolent aux portières, et dirigées d’une main sûre par des cochers aux livrées éclatantes. Le Maifahrt, comme on l’appelle, est le Longchamps de Vienne. En outre, chaque jour, dans la saison, le défilé des cavaliers fringants et des brillants équipages dans la Haupt-allée rappelle le tour du lac à Paris et les cavalcades de Hyde-Park à Londres. Mais l’Exposition, jointe aux chaleurs tropicales et à la crise financière, a mis en fuite la majeure partie de la haute société viennoise. Elle a voulu céder la place à l’invasion cosmopolite qu’on lui prédisait de toutes parts et qui n’est pas venue. Si bien que la Haupt-allée, depuis l’ouverture de l’Exposition, loin de présenter l’affluence prévue, semble plus délaissée qu’à l’ordinaire. Je n’aperçois pas du tout, aux abords du Palais de l’Industrie, ce mouvement de voitures, — fiacres, omnibus, tapissières, — qui convergeaient à Paris en 1867, vers le Champ de Mars, pour déverser sans trêve dans ce tonneau sans fond des torrents de curieux ; et si ma première expérience ne m’avait considérablement refroidi à l’égard des fiacres viennois, j’en trouverais vingt pour un, chaque fois que j’en aurais besoin.
Il faudrait cent mille visiteurs quotidiens pour peupler suffisamment ces immenses galeries et ce parc plus immense encore. Les quinze à vingt mille personnes qui s’y promènent, pareils aux naufragés de Virgile,