[31] Pourtant, dans le Jeune Tobie, il s’est amusé à combiner trois effets de chandelles, comme Schalcken et Gérard Dow.
Toujours familier et naïf, trivial plus d’une fois, Jan Steen n’est presque jamais vulgaire, jamais non plus violent ni grossier. Ce n’est point sans doute l’homme des délicatesses et du décorum : dans un accès d’humeur bouffonne, il pourra bien sauter par-dessus la barrière des convenances sans la voir, mais, sauf deux ou trois exceptions, dont l’une a été discrètement indiquée plus haut, il s’arrête du moins aux dernières limites de la gaieté, et ne va pas jusqu’à la licence. Ses scènes de cabarets restent loin des effroyables orgies de Brauwer, et ses héros sont de joyeux garnements en goguettes qui font sourire l’honnête homme indulgent, mais ne l’épouvantent ni ne le dégoûtent. Il côtoie souvent la limite et s’y joue avec prestesse ; s’il lui arrive de la dépasser un moment, là encore son inaltérable bonne humeur le protége et le sauve. Heureux peintre, heureux homme, que le souci n’entama jamais, et qui rit toujours à belles dents au nez de la mauvaise fortune ! Rien de plus communicatif que cet humour spirituel et léger, ce don d’observation comique, cet épanouissement, cet entrain, cette verve éternellement en éveil ! Il dériderait l’homme le plus morose, et je défie lord Spleen en personne de tenir bon contre une galerie de tableaux de Steen, gradués avec art, depuis le sourire qui point sur les faces bien nourries de ses personnages jusqu’à l’hilarité formidable qui les fait éclater comme des bombardes.
Jan Steen a une vérité d’expression, d’attitude et de mimique extraordinaire, et telle que chaque condition sociale, chaque sexe, chaque âge se distinguent les uns des autres, dans ses compositions, par des nuances d’une justesse inouïe. Ce n’est pas un bouffon qui grimace à tort ou à travers, c’est vraiment un artiste en gaieté, qui semble avoir réduit son tempérament en système, noté avec les intonations les plus exactes la gamme de son hilarité perpétuelle, et qui, riant toujours, ne rit jamais faux. De là l’irrésistible contagion de sa belle humeur. A vrai dire, maître Steen ne s’est point enfoncé dans toutes ces études et ces théories : il rit comme l’oiseau chante et comme le ruisseau coule ; il a suivi, dans sa peinture aussi bien que dans sa vie, la pente de son tempérament ; mais, chose rare, l’art reste toujours visible à travers l’instinct.
Quelquefois dessinateur un peu lâché ou un peu roide dans des ébauches expédiées en courant, plus souvent coloriste insuffisant, à qui manquent la variété et la richesse, et se contentant de spirituels à peu près, quand il le veut il ne craint personne dans les questions d’habileté matérielle. Au besoin, ce joyeux compagnon est un peintre d’une exécution aussi large, aussi ferme, aussi souple et vivante que les maîtres. Reynolds, c’est tout dire, a sur quelques points comparé sa facture à celle de Raphaël, et ce rapprochement inattendu a été repris et aggravé encore par M. W. Burger, critique très-expert et très-sagace en fait de peintures, et qui admire Jan Steen presque autant que Rembrandt. M. W. Burger lui a consacré avec amour un grand nombre de pages, où il a parfaitement dégagé la physionomie de l’artiste et mis en relief ses qualités caractéristiques : « J’oserai dire, écrit-il, qu’on voit de Jan Steen quelques figures de médecins qui font penser à Titien et à Vélasquez dans sa manière ferme… Dans ses œuvres distinguées, il est aussi correct de dessin que Terburg, et même plus solide ; aussi fin de couleur que Metzu, mais plus ample de touche ; aussi vigoureux que Pieter de Hoogh, mais plus mouvementé. Quelques-uns de ses tableaux pourraient être pris pour les meilleurs Adrien Van Ostade. » Quelques autres, ajouterons-nous, pour les plus fins et les plus précieux Miéris[32]. « Il a, dans ses manières très-diverses presque toutes les qualités des maîtres de son école. Mais il est le plus expressif de tous. »
[32] Voir la Perruche, du musée d’Amsterdam, gravée dans l’Histoire des Peintres, et la Fille à l’huître, de la collection Six.
Le mérite de Steen est de ceux que tout le monde apprécie. Pour le goûter, il n’est pas nécessaire de faire partie du petit cercle des initiés, nourris dans le sérail de l’atelier ; il suffit d’être sensible aux charmes de l’expression, de la verve, de la gaieté, du naturel, de l’esprit. Jan Steen compte parmi ces talents heureusement doués qui deviennent populaires tout en restant distingués, et que la foule admire autant que l’élite, mais aussi l’élite autant que la foule. Il a cela de commun avec notre Molière. Non pas d’ailleurs qu’il lui puisse être aucunement comparé. Son comique peu profond et sa gaieté sans arrière-pensée font plutôt songer à Regnard, avec lequel il offre plus d’une analogie dans son caractère et dans son genre de vie aussi bien que dans son talent. Steen fut une espèce de Regnard, dans un état de fortune beaucoup plus humble que lui : comme Regnard, c’était un épicurien pratique, se laissant aller au facile courant de la bonne loi naturelle, aimant le jeu et la table, la vie large et le travail aisé, s’épanchant en productions rapides, sans appuyer et sans approfondir, fuyant la peine de l’esprit comme celle du corps, et se contentant d’esquisses agréables, lestes, pétillantes et d’une incomparable bonne humeur, sans chercher laborieusement à les couler dans le moule austère des chefs-d’œuvre. L’un et l’autre ont la gaieté pour moyen et la gaieté pour but. La France, qui a eu Molière et Regnard à côté de Corneille et de Racine, n’a pas eu de Jan Steen pour faire pendant au Poussin. Nous avons Callot qui le rappelle quelquefois, avec des différences notables, mais ce n’est qu’un graveur. En peinture, nous ne sommes point sortis de l’art noble jusqu’à ces derniers temps, où les allégories et les académies consacrées ont été remplacées par le romantisme, qui ne riait guère, et par le réalisme, qui n’est pas plaisant du tout. Ainsi Rembrandt est le poëte de l’art hollandais, B. Van der Helst en est l’historien, Jan Steen le peintre familier et comique. A eux trois ils en représentent les trois faces principales et distinctes, toutefois avec le caractère commun qui est la marque essentielle et ineffaçable de la peinture nationale. Le long de cette ligne parfaitement homogène et sans interruption, qui part de l’Orgie de Jan Steen pour aboutir à la Ronde de nuit de Rembrandt, c’est-à-dire de la prose à la poésie, sans sortir un moment de la réalité, — dans les intervalles et les entre-deux de ces grandes étapes qui marquent les points d’arrêt les plus importants, — se groupe une innombrable légion d’autres artistes, souvent non moins dignes d’une étude attentive, et dont beaucoup, comme Gérard Dow, Miéris, Terburg et Metzu d’une part ; Paul Potter, Ruysdaël, Hobbema, Van de Velde et Van der Neer de l’autre, représentent aussi pour leur part des courants principaux de l’art hollandais. On peut les étudier tous à fond dans les Musées et les collections particulières des Pays-Bas, et c’est proprement un charme. Je ne saurais trop recommander, à quiconque entreprend une excursion dans ce pays si digne d’intérêt et encore si peu connu, bien que si près de nous, de n’oublier ni les galeries publiques ni même les galeries privées. Nulle part, sinon peut-être en Angleterre, celles-ci ne sont plus nombreuses et plus riches. C’est le complément logique et nécessaire du voyage. Sans ces visites, il manquerait au touriste un élément essentiel, et que rien ne pourrait remplacer, pour la connaissance des mœurs, du caractère, du génie indigènes, voire pour celle de la nature et des types, si nettement résumés dans les œuvres de ces maîtres nationaux par excellence. On ne peut pas plus achever l’étude de la Hollande sans passer de longues heures dans ses Musées qu’on ne pourrait se vanter de connaître le siècle de Louis XIV sans avoir lu les tragédies de Racine et sans s’être promené dans le parc de Versailles.
FIN.
TABLE DES MATIÈRES
| En Danemark | ||
I. | Altona et Kiel | |
II. | Traversée de Kiel à Korsoër | |
III. | De Korsoër à Copenhague | |
IV. | Copenhague. — Aspect général de la ville. — Lespalais | |
V. | La ville littéraire, artistique et savante. — Lemusée Thorvaldsen et la statue d’Œhlenschlager | |
VI. | Le musée des antiquités scandinaves et leschants populaires du nord | |
VII. | Établissements d’instruction. — La littératurecontemporaine | |
VIII. | Dernier coup d’œil sur les monuments de Copenhague. — LaBourse. — La Tour ronde. — Leséglises | |
IX. | Lieux de réunion, de plaisir et de promenade. — Lesenvirons de Copenhague | |
X. | Roëskilde, Frédériksborg, Elseneur et le tombeaud’Hamlet | |
XI. | Conclusion | |
| Une Excursion en Suède | ||
I. | Entrée en Suède. — Malmoë et la Scanie. — Lundet la légende de saint Laurent | |
II. | Jonkoping. — Le lac Wetter. — La traverséedu Smaland. — Chemins de fer et buffetssuédois | |
III. | Stockholm. — Coup d’œil général. — Promenadeà travers la ville | |
IV. | Le château royal. — Le musée. — L’église del’Ile équestre. — Les rapports entre la Suèdeet la France. — L’art en Suède | |
V. | Le Djurgarden. — Bellmann et la poésie suédoise. — Lesenvirons de Stockholm : Utriksdal,Haga, Carlberg, Gripsholm | |
VI. | Le canal de Gothie. — Gotheborg. — Le retour | |
| De Paris à l’exposition de Vienne (Journal d’un chroniqueuren voyage) | ||
| La Hollande Artistique | ||
FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES.