L’Extraction du caillou représente un maniaque qui se figure avoir une pierre dans la tête, et un médecin qui, pour flatter sa folie, feint de lui faire l’opération. Cette petite scène est charmante : le malade exécute une grimace d’une vérité parfaite, et rien de plus varié que toutes les expressions des assistants, depuis celle de la vieille qui se maintient à l’état calme, en se contentant d’allonger si drôlement sa figure, jusqu’aux contorsions désordonnées du petit polisson qui assiste à la scène, et à l’expansion de l’énorme fumeur dont la lèvre rutile en se crispant autour de la pipe.

Jan Steen est souvent revenu à ce genre de scènes. Il a encore cela de commun avec Molière que la médecine et la chirurgie jouent un grand rôle dans ses ouvrages. Il a créé toute une Faculté qui est à mourir de rire. Au premier rang de ses petites comédies médicales figurent naturellement les clystères et leur indispensable appendice, ce vase vulgaire dont Scarron a abusé dans son Roman comique, et qui se fait sentir trop souvent chez Molière et Regnard. Les malades de Jan Steen ressemblent à la Lucinde du Médecin malgré lui et de l’Amour médecin : elles ne sont malades que parce qu’elles le veulent bien, et on devine la vérité à quelque significatif accessoire dissimulé aux yeux du médecin, de telle façon pourtant que le spectateur l’aperçoive tout de suite. C’est presque toujours madame Steen en personne qui a posé pour ces malades en parfaite santé, avec sa belle robe jaune, son caraco pimpant, et sa physionomie indolemment mutine. Quant à ses médecins, vêtus de noir, pénétrés de leur importance, l’air capable, ils ont d’honnêtes et sérieuses figures, l’attitude gourmée, le crâne pointu, et ils poussent la conscience et le scrupule de leurs fonctions jusqu’à disputer solennellement à la servante le droit d’administrer eux-mêmes le remède cher à M. Purgon[30].

[30] Voir la Visite du médecin, de la galerie Steengracht, à la Haye ; la Malade d’amour, du musée Van der Hope ; le Charlatan, du musée d’Amsterdam ; les deux scènes de médecins et le Dentiste, du musée de La Haye.

La troisième toile de Steen à Rotterdam a quelque chose de plus inattendu : c’est une scène de l’Ancien Testament, vraiment oui ! le jeune Tobie guérissant son père avec le fiel du poisson. Cela est traité avec la gravité séante ; mais, voyez le malheur ! c’est presque aussi plaisant que les précédents tableaux. Steen est si bien né pour le badinage que, même quand il veut être sérieux, on croit qu’il rit, et qu’on rit de confiance dès qu’il prend le pinceau. Il ressemble à ce marquis de Bièvre, qui ne pouvait persuader à personne qu’il ne faisait pas de calembour, même en disant : Bonjour. La gravité lui va mal, l’histoire pas du tout, la Bible encore moins. Un mot fera juger de la physionomie et de la couleur locale de ce tableau religieux : c’est que je l’ai pris d’abord pour l’Extraction du caillou. Le jeune Tobie, en justaucorps et en culotte courte, pourrait assez bien représenter le docteur ; le père figure le malade soumis à l’opération, et pour la vieille mère, qui tient d’une main celle de son mari, de l’autre une chandelle, Steen en a trouvé le type et le costume dans quelque ruelle d’Amsterdam. On voit que ma méprise était assez naturelle, et qu’elle peut s’avouer sans honte.

Cette fantaisie bizarre de peindre des tableaux religieux est venue plusieurs fois à Jan Steen : il faut dire, pour expliquer la chose, qu’il était catholique, et qu’il lui prenait parfois sans doute des remords de ses gaudrioles ; mais l’effet n’en était pas heureux et pouvait faire suspecter la sincérité de son repentir. C’est ainsi encore que, dans son Adoration des Bergers (galerie d’Arenberg, à Bruxelles), ses types sont d’une vulgarité si incroyable, si grotesque même, qu’on pourrait croire à une intention caricaturale. Il a fait aussi un Jésus prêchant dans le désert, sans parler d’un sujet grec et d’un sujet romain, l’ambitieux ! Généralement, il sait mieux se rendre compte de ses aptitudes, et ses scènes bibliques elles-mêmes sont plus appropriées à ses goûts et à son tempérament. Par exemple, une de celles auxquelles il revient sans cesse en dilettante, en gourmet expert, ce sont les Noces de Cana. Voilà du moins un sujet qu’il comprend à merveille, et où il n’est pas déplacé. Justement en cette même galerie d’Arenberg, où l’Adoration des Bergers fait si piteuse mine, vous le retrouverez avec des Noces de Cana, qui sont une merveille. Je ne vous dirai pas qu’il faille y chercher le sens mystique, le côté grandiose et solennel, ni même simplement la couleur locale. Hélas ! non : pour Jan Steen, les Noces de Cana ne sont rien autre chose qu’une kermesse-monstre, une colossale ripaille. C’est une scène de francs buveurs enchantés de la bonne occasion qui se présente. Une multitude d’épisodes pleins d’esprit et de verve égayent encore la composition. Sur le premier plan, un gaillard de robuste encolure, superbe d’expression gouailleuse et jubilante, contemple amoureusement son verre plein, qu’il soulève à la hauteur de ses yeux, sans s’occuper d’une vieille qui le tire par le pan de son habit. Ici un enfant boit à même au broc qu’un autre soutient à ses lèvres ; là un convive cherche à ramener un vieux, digne et rogue, qui semble s’être éloigné d’indignation au moment où le vin a manqué. L’un chante, un autre danse dans un costume de fou, un gamin roule un tonneau, un domestique se hâte de profiter du miracle en remplissant une cruche à la fontaine. Partout un fouillis de têtes importantes, narquoises, étonnées, joyeuses, rayonnantes d’admiration et d’extase. Steen a eu grand soin de prendre son sujet à l’instant précis où le vin vient de reparaître. C’est la scène biblique entrevue à travers la lorgnette d’un Hollandais et d’un peintre de cabarets. Il a du moins fait effort pour s’élever à un plus haut idéal dans la figure du Christ ; mais l’idéal de Jan Steen ne dépasse pas la conception sublime d’un jeune homme maigre, et qui tâche, sans y réussir, d’avoir l’air distingué. La Vierge est d’une expression moins heureuse encore, et surtout je me déclare impuissant à dépeindre la stupidité burlesque du cercle de buveurs qui se penchent vers elle, pour la contempler avec admiration et lui témoigner leur reconnaissance. Si la Bible était pleine de noces de Cana, et si l’on pouvait consentir à confondre les noces de Cana avec les noces de Gamache, Jan Steen serait le premier peintre religieux du monde.

Avec les noces et festins nous rentrons en plein dans le vrai Steen. Les deux bons tiers du catalogue de ses œuvres ne se composent pas d’autre chose, et ses intérieurs ou ses portraits ne sont le plus souvent qu’un prétexte honnête d’y revenir sans en avoir l’air. Il y a, par exemple, une solennité de famille où il retombe sans cesse par une pente naturelle, comme le Flamand Jordaëns, auquel il ressemble assez souvent, avec moins d’exubérance et de fougue dans l’exécution : c’est la Fête des Rois. La collection de Kat en possédait une très-jolie, où on le voyait lui-même dans le coin du tableau, la pipe à la bouche, tournant vers le spectateur sa bonne face riante et fine, côte à côte avec sa maîtresse-femme, qui n’engendrait pas non plus la mélancolie, et, au milieu d’une nuée de marmots, mettant la main dans les sauces et le pied dans les plats. J’en ai vu une autre, au musée Van der Hoop, d’une largeur, d’une aisance et d’une vivacité charmantes, sauf quelques détails un peu secs et roides. Toute la famille y figure invariablement, y compris la belle-sœur, le vieux père, patriarche en barbe blanche, mais encore vert buveur, et la grand’maman qui fait sauter sur ses genoux le petit dernier en bourrelet, ou donne la becquée à quelque grosse figure chiffonnée, pleurant d’un œil et riant de l’autre ; — y compris aussi le chien, le chat et la perruche.

Parmi les intérieurs de famille du musée de La Haye, il en est un qui s’intitule solennellement : Tableau de la vie humaine. Une servante qui prépare des huîtres, Jan Steen jouant du luth à table, des enfants qui portent un broc et un panier de fruits et qui jouent avec un chat ; un autre qui, de concert avec un vieillard, agace un perroquet ; des personnages divers qui jouent, boivent et fument, voilà ce Tableau de la vie humaine ! Mais Steen n’est pas responsable de ce titre ambitieux, et il est à croire qu’il n’avait pas de si hautes prétentions pour son œuvre. Disons pourtant qu’il semble bien avoir voulu y mettre en scène les divers âges et les divers courants de la vie, et qu’on y saisit çà et là des intentions emblématiques et allégoriques, — par exemple, dans la potence, représentée derrière les joueurs et les buveurs, dans le jeune homme couché à côté d’une tête de mort et soufflant des bulles de savon, surtout dans le rideau qui remplit tout le haut du tableau et qui semble sur le point de mettre fin à la scène en tombant. Le tabac, le jeu, le vin et la musique tiennent une place considérable dans le Tableau de la vie humaine, tel que Jan Steen la comprend. Une pipe, une bouteille, des cartes et un violon, voilà les éléments essentiels de toutes ses compositions. C’étaient là les grandes voluptés de son existence, et il était naturel qu’il les choisît pour en faire l’image des plaisirs fugitifs de la vie.

Puisque nous en sommes sur ce chapitre, nous ne pouvons oublier l’Orgie du musée Van der Hoop, à Amsterdam. Le sujet est scabreux, et résolument abordé de front. A n’envisager que la facture, ce tableau est un de ses plus étonnants : il a une certitude de dessin et surtout une chaleur et une force moelleuse de coloris qu’on ne trouve pas toujours dans ses autres œuvres, exécutées parfois d’un pinceau un peu sec, et dans une gamme terne et monochrome qui jure avec la gaieté des sujets. Rien de plus vaillamment peint et de mieux enlevé que la grande fille à moitié endormie, qui s’est couchée tout de son long sur un banc, la pipe à la main. Ce morceau seul décèle un maître peintre. A côté d’elle se tient un effroyable vieillard, dont la laideur naturelle se complique doublement par une ignoble expression d’ivresse et de luxure. Mais Steen a tiré à sa manière la moralité du tableau, car il est moral, le cher homme, et après avoir conté sa fable, il ne néglige pas d’en faire sortir la leçon : pendant cette scène, une servante décroche un manteau, tirant la langue et clignant de l’œil dans l’excès de sa joie, et les musiciens, avec leurs narquoises physionomies de pendards, détalent sur la pointe du pied, après avoir sans doute aussi commis quelque mauvais coup. Si c’est là une circonstance atténuante, ce que je n’oserais trop affirmer, Steen l’a méritée fréquemment. Cette moralité à fleur de peau, beaucoup plus amusante que profonde, et facilement produite par une accumulation d’incidents grotesques, n’est souvent guère plus morale que le tableau même du vice dont elle a la prétention de nous montrer le châtiment. Mais a-t-elle bien cette prétention ? Et ne peut-on croire, sans jugement téméraire, que Steen s’y propose beaucoup plus de se divertir aux dépens de ses personnages que de nous instruire par le spectacle de leur punition ? Il n’est pas nécessaire d’avoir l’austérité d’un quaker ou d’un janséniste pour trouver insuffisante cette légère dose de morale après coup, qui ressemble fort à celle de la plupart de nos poëtes comiques.

Jan Steen a encore un autre moyen de tirer la leçon de sa fable, qui est de l’expliquer en une belle sentence collée au mur, comme il l’a fait aussi pour son Orgie. C’est un grand amateur d’apophtegmes philosophiques. Quelques-uns de ses proverbes en peinture rappellent ces pièces muettes du vieux théâtre de la Foire, où, tandis que les personnages demeuraient groupés en tableaux vivants, une banderole descendant des frises expliquait aux spectateurs la signification de la scène. C’est ainsi qu’il a exécuté plusieurs variations sur le dicton hollandais : « Les jeunes sifflent quand les vieux chantent. » Nous en avons vu deux, l’une au musée Van der Hoop, l’autre dans la collection Steengracht. Le brio de ces deux compositions est quelque chose d’étourdissant. Ici, la grand’maman, besicles sur le nez, et le vieux père, avec un verre en main, bien entendu, braillent à plein gosier, donnant ainsi tous deux l’exemple à la famille entière, sans en excepter l’énorme baby au maillot, dont un gros rire allonge la bouche et gonfle encore les joues ; là, maître Steen lui-même se charge d’initier son fils aux sérieuses occupations de la vie, et maintient en riant une longue pipe en terre blanche entre les lèvres du jeune drôle, qui aspire gravement la fumée. On voit qu’il continuera dignement les traditions patriarcales de la famille, et qu’il siffle déjà à merveille, en attendant qu’il chante aussi bien que le père et l’aïeul.

Les tableaux de Jan Steen sont remplis d’accessoires significatifs dont chacun concourt à l’effet qu’il veut produire. A lire la description de toutes ces petites malices, il semblerait que ce fût un peintre à rébus, pavé d’intentions fines et d’allusions tirées par les cheveux, hérissé d’énigmes badines et d’allégories familières, ayant besoin enfin d’un commentateur, comme le docte Lycophron. Mais quand on les voit, la souveraine aisance et le naturel du peintre les sauvent de l’affectation comme de l’obscurité ; tous les détails ont l’air d’avoir été pris sur le vif, et pas un ne paraît cherché. Steen a une clarté et une netteté merveilleuses ; il est alerte, il est franc ; il est bonhomme et sans façon. Tout est simple et de premier jet chez lui, — conception, composition et exécution. Il néglige les artifices et les jeux de lumière : il a bien quelquefois un effet de soleil large et plein, à la Pierre de Hoogh, mais jamais de clair-obscur à la Rembrandt[31].