De plus en plus elle aspirait à la vie religieuse. Saint François de Sales ne voulait pas encore se prononcer ; il inclinait même au non. « Et qu’ai-je appris jusques à présent ? disait-il. Qu’un jour, ma fille, vous devez tout quitter ; c’est-à-dire, afin que vous n’entendiez pas autrement que moi, j’ai appris que je vous dois un jour conseiller de tout quitter. Je dis tout ; mais que ce soit pour entrer en religion, c’est grand cas, il ne m’est encore point arrivé d’en être d’avis. » Dieu sans doute l’éclairerait un jour. Pour l’instant, il conseille la résignation, le calme, la soumission au devoir présent. Mais il suit, il encourage, il soutient dans son ascension cette âme éprise de perfection, qu’il admire et qu’il aime de plus en plus. Affection « blanche plus que la neige, pure plus que le soleil », profonde pourtant, et qui, pour s’exprimer, prodigue les effusions les plus tendres, les mots les plus caressants : « Non, il ne sera jamais possible que chose aucune me sépare de votre âme ; le lien est trop fort. La mort même n’aura point de pouvoir pour le dissoudre, puisqu’il est d’une étoffe qui dure éternellement. » « Ma chère fille, ma très chère fille, à qui je suis ce que sa divine Majesté veut que je sois et qui ne se peut dire… » « Que mon âme aime la vôtre ! » Mme de Chantal ayant détruit, par humilité, et peut-être aussi par un sentiment bien naturel de pudeur féminine, la plupart de ses lettres à l’évêque de Genève, nous nous représentons moins exactement son affection pour lui ; mais nous la devinons et, à travers les lettres du saint, nous en percevons l’écho. Elle file une pièce de serge qu’elle fait teindre en violet et qu’elle lui envoie pour ses étrennes, afin qu’il s’en fasse faire une soutane ; elle se préoccupe de sa santé, et en termes qui durent être très pressants, puisqu’il lui promet de se ménager ; elle souhaite de mourir avant lui. Elle accepte tout de lui avec une docilité admirable, sans doute parce qu’elle voit en lui l’agent de transmission de la volonté divine, mais aussi, comme eût dit Montaigne, « parce que c’était lui, parce que c’était moi ». Et lui, cet « amoureux des âmes », il est si sûr de cette âme-là, qu’il lui confie tout, ses travaux « sans mesure », ses fatigues, ses lassitudes physiques et morales, ses peines et ses joies de convertisseur, et même, sinon ses succès, tout au moins ses intimes émotions de prédicateur. Et il s’étonne lui-même de ces confidences : « A quel propos dis-je ceci ? Je ne sais, sinon que je n’ai pu m’empêcher de vous le dire. » Et encore : « O mon Dieu, à qui dirais-je ces choses, sinon à ma chère fille ? » Un jour, il a été « dix semaines entières » sans recevoir « un seul brin de ses nouvelles » : il s’alarme, et « sa belle patience perd presque contenance dedans son cœur ». Enfin, un paquet de lettres arrive : « Oh ! qu’il fut le bienvenu, et que je le caressai ! » Car « sa conscience se tiendrait pour fort coupable, si elle ne correspondait au cœur d’une fille si uniquement aimée ».
Et cette âme lui est si chère qu’il rêve de la voir s’élever au plus haut sommet de la perfection chrétienne. Elle était toujours charmante, et plus d’un songeait pour elle au remariage. Le saint l’apprend, et il s’inquiète, sans doute à tort, et il gronde un peu : « Eh bien ! il s’est passé un peu de vanité, un peu de complaisance, un peu de je ne sais quoi : or, cela n’est rien. Ferme, courage ; nos colonnes sont, ce me semble, bien fondées ; un peu de vent ne les aura pas ébranlées. C’est bien dit, ma fille, il faut couper court et trancher net en ces occasions, il ne faut point amuser les chalands ; puisque nous n’avons point la marchandise qu’ils demandent, il le leur faut dire détroussément, afin qu’ils aillent ailleurs. Et vraiment ce sont des braves gens : ne voient-ils pas que nous avons ôté l’enseigne et que nous avons rompu le trafic que nous pouvions avoir avec le monde ? Il est vrai, notre corps n’est plus nôtre… » Conseils peut-être superflus : Mme de Chantal ne songeait guère, semble-t-il, à se remarier et à « amuser les chalands ». Mais la pensée de son mari lui était toujours présente, et elle n’avait pu se résoudre à revoir le meurtrier involontaire. Le saint évêque lui conseille de ne pas rechercher l’occasion d’une rencontre ; mais si cette occasion se présente, il « veut » qu’elle « y porte un cœur doux, gracieux et compatissant » ; il sait bien que ce cœur « se remuera et renversera », que « son sang bouillonnera ». Mais il la croit capable de cette nécessaire victoire sur elle-même. Il faut « aimer toutes choses. Oui, ajoute-t-il, la mort même de votre mari ; oui, celle de vos père, enfants et plus proches ; oui, la vôtre, en la mort et en l’amour de notre doux Sauveur. » Jeanne de Chantal obéit à la lettre : et elle poussa l’héroïsme chrétien jusqu’à être la marraine d’un enfant du malheureux Louis d’Anzely, et cela, sur l’ordre exprès de François de Sales. Celui-ci n’était pas de ceux qui, comme l’a dit si joliment l’abbé Bremond, « abaissent le Thabor ». Il savait rudoyer à l’occasion : « Ne soyez pas si jalouse de votre esprit, écrivait-il un jour. Eh bien ! sur des nouvelles scabreuses il ressent du trouble ? Ce n’est pas grande merveille qu’un esprit d’une pauvre petite veuve soit faible et misérable. Mais que voudriez-vous qu’il fût ? Quelque esprit clairvoyant, fort, constant et subsistant ? Agréez que votre esprit soit assortissant à votre condition : un esprit de veuve, c’est-à-dire vil et abject de toute abjection, hormis celle de l’offense de Dieu. » Il est vrai qu’il s’empresse bien vite d’ajouter : « Suis-je point trop dur, ma fille ? » Et ce mot, où l’on sent passer comme un frémissement d’humanité et de délicate tendresse, faisait sans doute tout accepter.
Cependant, de part et d’autre, la grâce agissait ; les idées se précisaient ; les vocations s’affermissaient. Définitivement éclairé d’en haut, le saint jugea le moment venu de « prendre une résolution finale » ; mais auparavant, il estima « qu’il fallait encore se voir ». Et au mois de mai 1607, Mme de Chantal se mit en route pour Annecy, la « petite villette » du bon prélat, « sans aucun désir que d’embrasser fidèlement ce que Dieu lui ordonnerait par son entremise ». « J’arrivai, a-t-elle raconté, vers ce saint Père quatre ou cinq jours avant la Pentecôte, pendant lequel temps il me parla beaucoup, me fit rendre compte de tout ce qui s’était passé et se passait en mon âme, sans rien me déclarer de ses desseins, mais seulement me disait de bien prier Dieu, et me remettre entièrement entre ses bénites mains ; ce que je tâchais de faire incessamment. »
Le lundi de la Pentecôte, « l’ayant retirée après la sainte messe, avec un visage grave et sérieux, et une façon de personne tout engloutie en Dieu, il lui dit : « Eh bien ! ma fille, je suis résolu de ce que je veux faire de vous. — Et moi, dit-elle, Monseigneur et mon Père, je suis résolue d’obéir. » Sur cela, elle se mit à genoux. Le Bienheureux l’y laissa, et se tint debout à deux pas d’elle : « Oui-dà, lui répondit-il ; or sus, il faut entrer à Sainte-Claire. — Mon Père, dit-elle, je suis toute prête. — Non, dit-il, vous n’êtes pas assez robuste, il faut être sœur de l’hôpital de Beaune. — Tout ce qu’il vous plaira. — Ce n’est pas encore ce que je veux, dit-il, il faut être carmélite. — Je suis prête d’obéir », répondit-elle. Ensuite, il lui proposa diverses autres conditions pour l’éprouver, et il trouva que c’était une cire amollie par la chaleur divine, et disposée à recevoir toutes les formes d’une vie religieuse telle qu’il lui plairait de lui imposer. Enfin, il lui dit que ce n’était point en toutes ces manières de vie, dont il lui avait parlé, que Dieu la voulait, et là-dessus lui déclara très amplement le dessein qu’il avait de notre cher Institut. « A cette proposition, dit notre Bienheureuse Mère, je sentis soudain une grande correspondance intérieure, avec une douce satisfaction et lumière, qui m’assurait que cela était la volonté de Dieu, ce que je n’avais point senti aux autres propositions, quoique mon âme y fût entièrement soumise. »
La belle scène ! Et comme, à travers la directe et vivante prose de la mère de Chaugy, on voit nettement se dresser devant les yeux de notre âme, dans la vérité simple et grave de leur attitude morale, les deux saints personnages ! Elle, à genoux, abîmée dans sa prière, dépouillée de toute volonté particulière, cire molle entre les mains de Dieu et de son bien-aimé directeur. Et lui, debout, à deux pas d’elle, le regard éperdu, le visage éclairé par l’émotion intérieure, de sa voix basse, douce et lente, il la soumet à une dernière épreuve. Puis, quand il la voit pleinement soumise, prête à tout pour suivre la volonté divine, il lui dévoile tout son dessein. Il a bien compris, l’admirable manieur d’âmes, qu’une personnalité de cette envergure n’est pas faite pour s’asservir à une règle qu’elle n’a pas établie. « C’est merveille, ma fille, lui écrivait-il un jour, comme mon esprit est ferme en cet avis de ne point semer au champ de notre voisin, pendant que le nôtre en a besoin. » Quand on est une Jeanne de Chantal, on n’entre pas dans un ordre fondé par une autre, fût-ce par une sainte Thérèse ; on en fonde un soi-même, qui portera notre marque et qui conviendra aux âmes qui nous ressemblent.
La décision prise, il restait à la mettre à exécution. Si fermement attaché qu’il y fût, François de Sales y voyait toute sorte de difficultés. « Je n’y vois goutte pour les démêler, disait-il ; mais je m’assure que la divine Providence le fera par des moyens inconnus aux créatures. » Comment faire, notamment, pour « arracher d’entre ses proches », un père et un beau-père fort âgés, et quatre enfants encore bien jeunes, une mère et une fille aussi tendrement aimée, aussi scrupuleuse à remplir tous ses devoirs que l’était Jeanne de Chantal ? Et comment enfin installer, pour ses débuts, à Annecy même, sous la main de son fondateur, la congrégation nouvelle ? La pieuse baronne partageait à cet égard toutes les perplexités de l’évêque ; et tous deux pensaient qu’il leur faudrait bien attendre au moins six ou sept ans pour réaliser leur dessein.
« La céleste Providence » en décida autrement. La mère de François de Sales, Mme de Boisy, qui « avait une âme généreuse et noble, mais pure, innocente et simple », aimait très tendrement Mme de Chantal : elle rêvait d’un mariage entre la fille aînée de la baronne, Marie-Aimée, et son propre fils, le jeune baron de Thorens. Interprétant suivant son intime désir un mot aimable, mais sans conséquence, échappé à la charmante veuve, elle persécuta l’évêque, pour que celui-ci, en dépit de sa « répugnance », mît sans tarder « le discours sur le tapis ». Grand fut l’étonnement de Mme de Chantal qui, tout de suite, entrevit « des difficultés impossibles à vaincre pour ce mariage », prévoyant « combien il fâcherait aux deux grands-pères de cette petite de la voir sortir de France ». Était-ce là l’unique raison de sa prudente réserve ? Les de Sales étaient peu fortunés, de petite, quoique ancienne noblesse, et les deux grands-pères, et Jeanne de Chantal elle-même pouvaient trouver que Bernard de Sales était pour une Rabutin-Chantal un médiocre parti. La bonne Mme de Boisy était très pressante. Droite et adroite comme toujours, Mme de Chantal, sans désobliger personne, sut se dérober aux formels engagements.
Quand elle regagna la Bourgogne, il était convenu qu’elle prendrait avec elle la plus jeune sœur de l’évêque de Genève, Jeanne de Sales qui, pensionnaire depuis deux ans à l’abbaye du Puy d’Orbe, ne se sentait pas attirée par la vie religieuse. Peu après son arrivée à Thôtes, chez le président Frémyot, Jeanne de Sales tombait malade et mourait entre les bras de Mme de Chantal, à qui elle était « infiniment chère », et dont la désolation fut extrême : la future sainte était allée jusqu’à offrir à Dieu sa propre vie et celle de quelqu’un de ses enfants en échange de celle de la petite morte, ce dont François de Sales, tout affligé qu’il fût et meurtri dans son « cœur de chair », car il s’avouait « tant homme que rien plus », ne laissa pas de la blâmer affectueusement. « Je vous vois avec votre cœur vigoureux, qui aime et qui veut puissamment, lui écrivait-il à ce sujet, et je lui en sais bon gré, car ces cœurs à demi morts, à quoi sont-ils bons ? » Mais il croyait devoir calmer, pacifier, assagir cette âme naturellement excessive. Ses saintes exhortations portaient leur fruit. Au reçu de sa lettre, Mme de Chantal écrivait sur son livret ces belles paroles, qu’elle relisait tous les jours, soir et matin : « O Seigneur Jésus ! je ne veux plus de choix ! touchez quelle corde de mon luth qu’il vous plaira, à jamais et pour jamais il ne sonnera que cette seule harmonie. Oui, volonté soit faite sur père, sur enfants, sur toutes choses et sur moi-même. »
Un sacrifice moins rude que ceux qu’elle avait si généreusement offerts allait lui être demandé. Devant le cadavre de cette enfant de quinze ans qui venait d’expirer, elle avait, « à la chaude », fait le vœu de donner à la maison de Sales une de ses filles en échange. Sur-le-champ elle se sentit consolée, et en même temps, — car chez elle le sens pratique ne perd jamais ses droits, — elle vit là « le moyen que la Providence avait choisi pour faciliter sa retraite en Savoie et lui servir de planche et de prétexte ». Peu après, elle s’en ouvrit donc à son père. Celui-ci, fort surpris, fit d’abord beaucoup d’objections ; mais elle « tint si ferme sur le point de sa conscience qui était engagée », qu’il finit par consentir, et même, sur la prière de sa fille, par écrire à l’évêque de Genève pour lui dire toute sa profonde satisfaction de cette alliance. « Mais il faut que je confesse, Monseigneur, ajoutait-il, que jamais d’autres forces que celles que Dieu a données à la baronne de Chantal, ma fille, n’eussent su tirer cette petite de dessus mes genoux, d’entre mes bras, ni de devant mes yeux. » La fine baronne était arrivée à ses fins.
Il lui restait à faire le siège des parents du côté paternel qui, ne connaissant pas François de Sales, ne pouvaient admettre qu’on se mariât hors de France et si loin. A force d’adresse et de patience, elle obtint leur agrément. Moins de deux mois après, nous le voyons par une habile et charmante lettre de l’évêque de Genève au vieux baron de Chantal, celui-ci était conquis. On ne résistait pas à l’admirable femme. A Annecy, tout le monde était ravi de ce projet d’union. « Ma mère ne pense qu’à cela, toute la fraternité y conspire », écrivait « notre bon et saint évêque », comme l’appelait, à la grande confusion de l’intéressé, Mme de Chantal ; lui-même se déclarait tout prêt à reporter sur « cette autre encore plus petite sœur », — Marie-Aimée n’avait que dix ans, — toute « l’amitié non seulement fraternelle, mais encore paternelle » qu’il portait à la chère disparue ; et ses lettres sont pleines de mots très délicatement tendres à l’adresse de « notre Marie-Aimée et très aimée ». Évidemment, il se félicite, humainement et mystiquement, de ce nouveau lien qui va l’unir à « sa fille, sa fille très chère et très aimée » : comme elle, dans toute cette suite d’événements, il adore « la sainte main » de la Providence.