Ces quelques jours passés dans une entière intimité d’âme furent, pour l’un et pour l’autre, « de grandes bénédictions ». Souvent Jeanne de Chantal avait eu le vif désir de se faire religieuse. « O mon Dieu, mon Père, disait-elle, hé ! ne m’arracherez-vous point au monde et à moi-même ? » L’évêque de Genève calmait de son mieux cette ferveur. Manifestement, il avait des vues, et depuis longtemps, sur sa fille spirituelle. Mais, suivant son habitude, il les laissait mûrir et se préciser ; il avait horreur d’agir avec précipitation ; une vocation ne lui paraissait sérieuse que si elle subissait victorieusement l’épreuve du temps. « Il y a quelques années, déclara-t-il un jour à sa pénitente, que Dieu m’a communiqué quelque chose pour une manière de vie ; mais je ne vous le veux dire d’un an. » Il ne s’expliqua pas davantage, et elle s’abstint toujours de l’interroger. Mais un autre jour qu’elle exprimait vivement son ardent désir de quitter le monde, il lui fit une réponse tardive, grave et sérieuse : « Oui, dit-il, un jour vous quitterez toutes choses, vous viendrez à moi, et je vous mettrai dans un total dépouillement et nudité de tout pour Dieu. » Mais il n’estimait pas le moment venu. « Il me renvoya, disait-elle plus tard, avec cette recommandation, de ne penser qu’à demeurer dans ma condition viduale. » Et elle, toujours docile, se soumettait entièrement à cette auguste volonté.
Non content de lui tracer tout un programme de vie, il ne perdait pas une occasion de la mortifier dans ses goûts et dans ses habitudes. Elle n’aimait pas de certains mets : olives, limaces fricassées ; il lui en servait, « de quoi son estomac se souleva ». Ayant appris qu’elle appelait sa femme de chambre de grand matin, quand elle se levait pour faire son oraison, il l’en blâma sévèrement, ne voulant pas que sa dévotion fût importune à personne. Et elle suivit si bien ses avis que ses domestiques disaient d’elle : « Le premier conducteur de Madame ne la faisait prier que trois fois le jour, et nous en étions tous ennuyés ; mais Monseigneur de Genève la fait prier à toutes les heures du jour, et cela n’incommode personne. »
Après dix jours de grandes joies spirituelles passés au château de Sales, elle revint à Monthelon où bien des tracas d’affaires l’attendaient. Elle partageait à peu près également son temps entre son père et son beau-père. Dès lors, « on vit reluire en elle une sainte liberté d’esprit toute nouvelle, accompagnée de grandes suavités ». Conformément aux prescriptions de l’évêque de Genève, elle régla sa vie avec un soin minutieux. Levée à cinq heures du matin, et l’été même, plus tôt encore, au premier coup de son réveil, sans le secours de personne, elle allumait sa chandelle, quand il le fallait, entrait dans son oratoire et faisait une heure d’oraison mentale, puis ses prières quotidiennes. Après quoi, elle se peignait et s’habillait seule et sans feu, quelque froid qu’il fît. Quand ses enfants étaient levés, elle présidait à leurs prières, à leurs exercices de piété. Puis elle allait donner le bonjour à son beau-père et l’aider à s’habiller, « quand il le voulait souffrir, car il n’en était pas toujours d’humeur ». Tous les jours elle entendait la messe. A table, elle veillait à ce que les conversations fussent toujours édifiantes. Après le repas, elle se faisait apporter son ouvrage. Tous les jours, elle apprenait à lire à ses enfants, à ceux de la maîtresse-servante, leur faisait le catéchisme, lisait elle-même une demi-heure. Avant le souper, une méditation pieuse, le chapelet ; après, « quand il n’y avait pas compagnie, et que son beau-père l’agréait », devant toute la famille réunie, elle lisait « quelque bonne instruction ». Puis elle se retirait dans sa chambre avec ses enfants et « sa petite suite », présidait aux prières en commun, donnait de l’eau bénite, et la bénédiction à ses enfants, les faisait coucher, et, avant de se coucher elle-même, restait encore une demi-heure en prières, et lisait quelques-uns des avis de son saint directeur et le « point de méditation » du lendemain. Dieu humanisé, tel était l’objet perpétuel de sa méditation pieuse : elle faisait de l’exposition des Évangiles, par un certain Père Ludolphe, sa lecture quotidienne. « Sa plus chère récréation, nous dit-on, était de chanter des chansons spirituelles : surtout elle aimait les Psaumes de David mis en vers par M. Philippe Desportes, abbé de Tiron. Elle avait toujours ce livre avec elle, même quand elle allait par les champs ; elle le faisait pendre dans un petit sac à l’arçon de sa selle, afin de chanter et louer Dieu le long du chemin. »
A ces pieuses pratiques elle joignait toute sorte de mortifications corporelles et spirituelles. Elle se servait elle-même, et ses femmes de chambre ne pouvaient l’empêcher de faire son lit et de balayer son cabinet. Se souvenant sans doute des premières observations de François de Sales, elle bannit de sa mise toute coquetterie. « Elle prit une coiffure sans façon, des nages noires ; un bandeau de crêpe et une coiffe de taffetas noir ; son collet fort petit, joignant au cou, de toile épaisse sans empois, et des manchettes basses, larges de deux doigts ; sa robe d’étamine si simple, qu’elle ne voulut pas seulement y souffrir un galon ; sa jupe de sergette noire, et ne voulut jamais user de bas de soie. » Enfin, suprême sacrifice, et qui dut lui coûter : elle avait de très beaux cheveux, et elle les avait autrefois frisés et poudrés : « elle y avait de l’attache » ; pour se punir de cette vanité, elle les coupa et les jeta au feu. L’évêque de Genève n’aurait guère pu reconnaître cette élégante et jolie veuve claire-brune, qui avait naguère attiré son attention.
A cause de sa délicate complexion, on lui interdisait les grands jeûnes. Elle s’ingéniait à se faire servir et elle mangeait de préférence les mets qu’elle n’aimait pas, « tournant son goût à toutes mains », et sans qu’on s’en aperçût autour d’elle, elle faisait réserver pour ses pauvres les viandes délicates ou recherchées qui garnissaient son assiette. Elle jeûnait le vendredi et le samedi ; elle faisait un fréquent usage de la discipline et de la ceinture. Elle qui eût été aisément si vive et si autoritaire, elle se domptait au point de n’être que douceur. La maîtresse-servante, qui la jalousait sans doute, et que tant de perfection chrétienne devait irriter et exaspérer au dernier degré, multipliait les « aigreurs » à son égard et « lui faisait mille niches » : la pauvre baronne souffrait ces mauvais procédés avec une patience inaltérable, rendait le bien pour le mal, prenant même contre ceux qui la détestaient la défense de l’odieuse créature, acceptant cette croix et s’efforçant d’en tirer moralement profit.
Sa charité pour les pauvres, les malades, les infirmes était inépuisable. Il faut lire dans les Mémoires de la mère de Chaugy le détail, émouvant comme les plus belles pages de la vie des saints, de cette prodigieuse activité charitable. Les plaies les plus affreuses, les maladies les plus repoussantes, les soins les plus répugnants, rien ne rebute cette humble héroïne du devoir chrétien. De ses mains délicates, elle lave, elle panse, « ôtant le pus et la chair pourrie, faisant quelquefois cette charité à genoux ». « Des personnes qui étaient alors à son service nous ont assuré qu’elles lui avaient vu souvent baiser les plaies des pauvres, et appliquer ses bénites lèvres sur des plaies si horribles qu’elles frémissaient d’y appliquer leurs regards. Tous les jours elle allait faire le lit et nettoyer les immondices des malades du village… Tous les dimanches et fêtes, un peu après le dîner, elle prenait congé de son beau-père, et allait à pied, avec deux de ses servantes, par les maisons de la paroisse, visiter les malades », lisant et chantant les Psaumes traduits par Desportes. C’est elle qui se réservait le soin de laver et d’ensevelir tous les morts de la paroisse. C’est elle-même qui prenait les haillons des misérables qui venaient à elle, qui les faisait bouillir dans l’eau pour en ôter la vermine, qui les recousait et les rapiéçait. On ne pouvait lui causer de plus grande joie que de lui amener des malheureux abandonnés sur les grands chemins.
Un jour, on lui amène un pauvre garçon « tout ladre » (lépreux) et atteint de « haute rache » (teigne). Elle le met dans un lit, le tond, le nettoie, va elle-même brûler ses cheveux, lui donne à manger, plusieurs mois durant, lui prodigue les soins les plus minutieux, « ne se bouchant jamais le nez », l’instruisant, le veillant, vers la fin, des nuits entières, et quand il meurt, très chrétiennement, l’embrassant et le bénissant avec de douces paroles, puis le lavant et l’ensevelissant, en dépit des paroles de blâme que lui adresse son entourage.
Un autre jour, c’est une pauvre femme, délaissée de son mari, et dont un cancer ronge le visage : « c’était une chose effroyable à voir et insupportable à sentir ». Trois fois par jour, pendant près de trois ans et demi, Mme de Chantal va la panser. De tous côtés on essaie de la détourner de ce charitable office. Son père lui écrit : « En vertu de toute l’autorité et le pouvoir qu’un père a sur sa fille, je vous défends de ne plus toucher cette femme chancreuse ; que si vous ne vous souciez pas de vous-même, ayez pitié de ces quatre beaux enfants que Dieu vous a laissés et desquels il vous fera rendre compte. » Elle obéit, mais elle continue à préparer les pansements et à les porter à la malheureuse, « s’abstenant seulement de la toucher ». Au moment de la mort, elle s’ingénie à la faire communier, et elle lui procure une fin douce et chrétienne. — Dans tout le pays sa charité l’a rendue célèbre. On vient à elle de toutes parts ; on ne l’appelle plus, d’un beau nom qui s’est perpétué, que notre bonne Dame.
Pendant l’été de 1606, elle se trouvait à Bourbilly pour présider à ses vendanges. Une violente épidémie de dysenterie s’étant déclarée dans la région, elle se consacre entièrement au service des malades. Tous les matins, avant l’aurore, elle a déjà fait son heure d’oraison mentale, et elle va porter des remèdes dans le village, et, en dépit de ses « répugnances », « nettoyer les immondices ». Après quoi, elle entend la messe, prend un peu de repos et de nourriture, et se remet en route pour porter des secours aux maisons plus éloignées. Le soir venu, nouvelle visite aux malades du village : puis on lui rend compte de tout ce qui s’est fait dans la journée : elle a l’œil à tout, « et jamais ses dévotions ne la rendirent moins vigilante à conserver et accroître les biens de ses enfants ». Le soir, retirée dans son oratoire, on vient souvent l’appeler pour assister des moribonds, et elle passe une partie de la nuit à genoux auprès d’eux, priant pour eux ou les exhortant. En sept semaines, il ne se passe pas un jour qu’elle n’eût à laver et à ensevelir deux et parfois trois ou quatre cadavres. Enfin, à bout de forces, elle tomba elle-même gravement malade. On la crut et elle se crut perdue : « Dans cette pensée, elle se força d’écrire à son beau-père pour lui demander pardon et lui recommander ses orphelins. » Ce fut partout un émoi et une désolation indicibles : tout le monde l’aimait et la vénérait comme une sainte. Une nuit, elle eut l’idée de faire un vœu à la Sainte Vierge : la guérison fut si prompte que, le lendemain matin, ayant mis rapidement ordre à ses affaires, elle put monter à cheval et repartir au grand trot pour Monthelon, où son beau-père et ses enfants se lamentaient et où elle fut reçue « avec une grande jubilation, et comme une personne ressuscitée ». Elle ramenait avec elle une pauvresse et son enfant ramassés sur la route : le vieux baron l’autorisa à les garder à la maison.
Il semble que ce fut peu après son retour de Sales que, dans son ardent désir d’être toute à Dieu et de mettre entre le monde et elle une barrière définitive et infranchissable, elle eut l’idée, que blâma plus tard le pieux évêque, de s’infliger une mortification suprême. Un jour, devant son crucifix, avec un fer rouge, elle se grava sur la poitrine le nom de Jésus, « et cela si profondément, qu’elle ne pouvait étancher le sang qui sortait de cette plaie ». De son sang, elle écrivit de « nouveaux vœux et promesses à Dieu ». Elle était désormais, s’il en était besoin, bien protégée contre elle-même.