Le jeudi saint, le jeune archevêque de Bourges disait sa première messe ; l’évêque de Genève l’assistait, et comme tous les autres prêtres, devait communier de sa main. « Il se mit à genoux au bas du marchepied, et se traîna en cette posture jusqu’à l’endroit du milieu de l’autel pour recevoir la sainte communion avec tant de dévotion, qu’il tira les larmes de tout le peuple. Il semblait rayonner de toute la tête, surtout au moment où le jeune Frémyot, le cœur ému et les yeux en larmes, déposa la sainte hostie sur les lèvres du saint évêque. » Mme de Chantal fut témoin du prodige, qu’elle signala à l’une de ses cousines, et l’on juge de son émotion quand, le même jour, ayant déclaré qu’elle comptait se rendre en pèlerinage à Saint-Claude, elle entendit François de Sales lui proposer de s’y retrouver : elle « sentit une grande joie de cette espérance ».

Il quitta Dijon le mardi de Quasimodo. Le peuple « qui était fort content de lui » s’assembla en foule dans la cour de l’abbaye de Saint-Étienne, qu’occupait l’archevêque de Bourges et lui prodigua les témoignages les plus touchants de la plus respectueuse gratitude. On ne voulait pas le laisser partir ; on sollicitait sa bénédiction ; on proposait même de le porter à bras d’hommes jusqu’à Annecy. Le maire et les échevins vinrent le remercier de sa peine et de son zèle, et lui offrirent divers beaux présents, qu’il refusa, « ayant fait vœu contraire ». « Je ne veux que vos cœurs », protestait-il. Il les emportait avec lui. « Je ne rencontrai jamais, écrivait-il un peu plus tard, un si bon et si gracieux peuple, ni si doux à recevoir les saintes impressions. » La voiture put enfin s’ébranler. On le reconduisit avec honneur jusqu’à Saint-Jean de Losne.

La veille, il était venu faire ses adieux à la famille du président Frémyot. « Madame, dit-il à Jeanne de Chantal, Dieu me force de vous parler en confiance. Sa bonté me fait cette grâce que, dès que j’ai le visage tourné du côté de l’autel pour célébrer la sainte messe, je n’ai plus de pensées de distraction ; mais depuis quelque temps vous me venez toujours autour de l’esprit, non pas pour me distraire, ains pour me plus attacher à Dieu ; je ne sais ce qu’il me veut faire entendre par là. » Et au premier relais, il lui envoya ce court billet : « Dieu, ce me semble, m’a donné à vous. Je m’en assure toutes les heures plus fort. C’est tout ce que je vous puis dire ; recommandez-moi à votre bon ange. » Le pacte d’amitié mystique était scellé entre eux.

La veille de la Pentecôte, Mme de Chantal fut prise d’une mortelle angoisse : pour suivre la volonté de Dieu, devait-elle « se ranger totalement sous la conduite du saint Évêque », ou bien revenir à son ancien directeur ? De guerre lasse, elle fait appel à son confesseur, le Père de Villars, recteur des Jésuites, « homme profond en science, et d’une éminente piété et religion », lequel lui affirme « avec des sentiments de Dieu extraordinaires » que sans hésitation possible elle devait accepter la direction de Monseigneur de Genève. Rassurée par ces discours, elle fut bientôt reprise de scrupules. Son premier directeur était revenu : sans la blâmer de ce qu’elle avait fait, et même en l’autorisant à écrire à François de Sales, il insistait sur la nécessité d’un directeur unique et la pressait de renouveler ses vœux. Le saint évêque, comme s’il hésitait un peu à contracter les derniers engagements, à moins que ce ne fût par discrétion, prudence, désir de ne rien brusquer et de mieux connaître la vraie volonté divine, le saint évêque écrivait de fort belles lettres, charmantes et affectueuses, demandant le nom et l’âge des enfants « qu’il tient pour siens devant Dieu », mais se tenant dans les généralités, ne disant ni oui ni non, et se gardant bien de trancher dans le vif. Enfin il déclara qu’il fallait se revoir, d’abord à Thonon, puis à Saint-Claude, où sa mère avait fait vœu de se rendre en pèlerinage. Jeanne de Chantal n’eut que le temps d’aller à Fontaine-lez-Dijon prier saint Bernard, pour lequel elle avait une dévotion particulière et, rassérénée par le souvenir d’une vision qu’elle avait eue naguère, accompagnée de la présidente Brulart et de l’abbesse du Puy d’Orbe, elle partit pour Saint-Claude « avec une grande allégresse intérieure ».

Elle arriva le 21 août dans la charmante petite ville qu’encadre de façon si pittoresque tout un cirque de verdoyantes montagnes. François de Sales, de son côté, y arrivait avec sa mère, Mme de Boisy, et sa jeune sœur, Jeanne de Sales. Les salutations et présentations faites, l’évêque laisse les quatre autres femmes ensemble et, prenant Jeanne de Chantal à part, « il lui fait raconter tout ce qui s’était passé en elle, ce qu’elle fit avec une si grande clarté, simplicité et candeur, qu’elle n’oublia rien ». Lui écoute attentivement, mais ne répond rien, et ils se séparent. Le lendemain matin, il va la trouver. « Il paraissait tout las et abattu : « Asseyons-nous, lui dit-il, je suis tout las et n’ai point dormi, j’ai travaillé toute la nuit à votre affaire. Il est fort vrai que c’est la volonté de Dieu que je me charge de votre conduite spirituelle, et que vous suiviez mes avis. » Un instant de silence ; puis, levant les yeux au ciel : « Madame, vous le dirai-je ? Il le faut dire, puisque c’est la volonté de Dieu. Tous ces quatre vœux précédents ne valent rien qu’à détruire la paix d’une conscience. Ne vous étonnez pas si j’ai tant retardé à vous donner une résolution : je voulais bien connaître la volonté de Dieu, et qu’il n’y eût rien de fait en cette affaire que ce que sa main ferait. » — « J’écoutais, a dit Jeanne, le saint prélat, comme si une voix du ciel m’eût parlé ; il semblait être dans un ravissement, tant il était recueilli, et allait quérir ses paroles l’une après l’autre, comme ayant peine à parler. » Le même jour, à la messe, tandis qu’elle renouvelait ses vœux d’obéissance, de pauvreté et de chasteté, lui-même, « élevant le très saint sacrement de l’autel, à la vue de la divine Majesté, de la très sainte Vierge Notre-Dame, de son bon ange, et de celui de ladite Jeanne-Françoise Frémyot, sa très chère fille, et de toute la cour céleste », « réitérait et confirmait son vœu solennel de perpétuelle chasteté », et il « promettait de conduire, aider, servir et avancer ladite Jeanne-Françoise Frémyot, sa fille, le plus soigneusement, fidèlement et saintement qu’il saurait en l’amour de Dieu et perfection de son âme ». Et il remettait à sa fille spirituelle l’acte écrit qu’enregistraient ces déclarations solennelles. Le même jour, elle commençait sa confession générale, qui fut terminée le 25. Il lui donna une règle de vie ; et le 28, elle retournait à Dijon, heureuse d’être enfin affranchie de cette « captivité intérieure » où son âme était tenue jusqu’alors.

Rentrée à Dijon, elle s’empresse d’aller en pèlerinage à l’église de Notre-Dame de l’Étang où, quelques mois auparavant, elle avait accompagné François de Sales, et, « en présence de la glorieuse Vierge Marie », elle y renouvelle ses vœux, et en dresse l’acte qu’elle signe de son sang sur l’autel. Ses troubles étaient revenus : inquiétude au sujet de son premier directeur, « tentations de la foi ». Il fallut que l’évêque de Genève lui écrivît une longue et admirable lettre pour la rassurer, la prémunir et la calmer. Ce tendre et ce doux n’est point un directeur « mollet » : il libère, mais il mortifie : « Il sera bon d’appliquer quelquefois cinquante ou soixante coups de discipline, ou trente, selon que vous serez disposée. C’est grand cas comme cette recette s’est trouvée bonne en une âme que je connais… Mais de ce troisième remède, il en faut user modérément, et selon le profit que vous en verrez réussir par l’expérience de quelques jours. » Et il entre dans le détail des exercices de piété, des devoirs quotidiens, des règles à suivre pour l’éducation des enfants. Mais si rigoureuse que puisse, tout au fond, nous paraître sa direction, elle n’est point rude, inhumaine et contraignante ; elle est toute parfumée de tendresse. Sa grande règle, qu’il écrit « en grosses lettres » est la suivante : « Il faut tout faire par amour et rien par force ; il faut plus aimer l’obéissance que craindre la désobéissance. » Et pour apaiser tous les scrupules de sa pénitente, écoutez de quel ton il lui parle et l’encourage : « Ma très chère sœur, sachez que dès le commencement que vous conférâtes avec moi de votre intérieur, Dieu me donna un grand amour de votre esprit. Quand vous vous déclarâtes à moi plus particulièrement, ce fut un lien admirable à mon âme pour chérir de plus en plus la vôtre, ce qui me fit vous écrire que Dieu m’avait donné à vous, ne croyant pas qu’il se pût plus rien ajouter à l’affection que je sentais en mon esprit, et surtout en priant Dieu pour vous… Chaque affection a sa particulière différence d’avec les autres. Celle que je vous ai a une certaine particularité qui me console infiniment, et, pour dire tout, qui m’est extrêmement profitable… Je n’en voulais pas tant dire, mais un mot tire l’autre, et puis je pense que vous le ménagerez bien. » Et à propos de l’Église qui « ne nous enseigne point de prier pour nous en particulier, mais toujours pour nous et nos frères chrétiens » : « Il ne m’était jamais arrivé, dit-il, sous cette forme de pensée générale, de porter mon esprit à aucune personne particulière : depuis que je suis sorti de Dijon, sous cette parole de nous, plusieurs personnes qui se sont recommandées à moi me viennent en mémoire ; mais vous, presque ordinairement la première, et quand ce n’est pas la première, qui est rarement, c’est la dernière pour m’y arrêter davantage. Se peut-il dire que cela ? Mais, à l’honneur de Dieu, que ceci ne se communique point à personne ; car j’en dis un petit trop, quoiqu’avec toute vérité et pureté. »

Il faudrait, pour commenter une telle page, où l’amitié la plus tendre et la plus chastement spirituelle s’enveloppe de tant de pudeur et la ferveur religieuse de tant de poésie, une plume aussi ingénieusement délicate que celle du saint évêque de Genève. Et l’on conçoit que Mme de Chantal ait pu dire : « Je l’avais en telle vénération que, quand je recevais de ses lettres, je les ouvrais et les lisais à genoux, et les baisais par révérence et dévotion, et recevais ce qu’il me disait, comme provenant de l’esprit de Dieu. »

En même temps qu’à Mme de Chantal, il écrivait à son frère, l’archevêque de Bourges, qui lui avait demandé des conseils sur la prédication, à son père, le président Frémyot qui lui demandait des conseils de direction. « Je vous supplie, disait-il à ce dernier, d’ôter le plus de vos affections de ce monde que vous pouvez, et, à mesure que vous les arracherez, de les transplanter au Ciel. » Voulait-il déjà préparer le vieillard aux séparations qui allaient suivre et que déjà il prévoyait ? En tout cas, M. Frémyot devait plus tard se rappeler ces pressantes exhortations.

Ainsi intimement associée à la vie intérieure de François de Sales, Mme de Chantal n’a pourtant pas, du premier coup, trouvé la paix de l’âme à laquelle elle aspire. Elle se demande encore si le choix qu’elle a fait de son saint directeur est le bon. Ses tentations, surtout contre la foi et contre l’Église, redoublent. Éprise de perfection comme elle l’est, mais trop ardente, trop impatiente, elle voudrait brûler les étapes et s’élever sans coup férir, d’un premier élan, jusqu’au sommet de la vie mystique. Et elle retombe sur elle-même : elle a des défaillances, des chutes dans le noir, des aridités, des sécheresses, des amertumes ; les sources de la sensibilité religieuse semblent taries en elle. Elle souffre, elle dépérit, même physiquement, et elle s’applique à la lettre la divine parole : « Mon âme est triste jusqu’à la mort. » Dans cette nouvelle crise, l’évêque de Genève la soutient, l’éclaire de ses conseils, de son expérience, de sa tendresse fraternelle. Il la rassure, la calme, lui prêche la patience, qui « est d’autant plus parfaite qu’elle est moins mêlée d’inquiétude et d’empressement » ; il lui indique les meilleurs moyens de repousser l’assaut de « l’ennemi » ; il la conjure d’« acquiescer entièrement » à la volonté de Dieu : « il veut que vous le serviez sans goût, sans sentiment, avec des répugnances et convulsions d’esprit » ; il lui prodigue les témoignages de la plus touchante affection. « Et courage, ma chère âme, s’écrie-t-il… Voyez-vous, ma fille, mon âme,… ne craignez nullement, je vous supplie, de me donner aucune peine ; car je proteste que ce m’est une extrême consolation d’être pressé de vous rendre quelque service… » Enfin, ils décidèrent de se revoir encore, à Sales cette fois, aux fêtes de la Pentecôte de 1605.

Mme de Chantal y arrive le 21 mai. Elle avait obtenu « assez difficilement » de son père et de son beau-père « la permission » de faire ce voyage. Le saint était allé au-devant d’elle, et dans une grange où, trois heures durant, il s’était arrêté pour l’attendre, « il avait eu de hautes pensées sur sa venue ». Il lui fit faire une confession générale, lui fit renouveler ses vœux. Il était « ravi de joie » des dispositions où il la voyait. A la fin, ce dialogue s’engagea entre eux, que la mère de Chaugy nous a heureusement conservé : « C’est donc tout de bon que vous voulez servir à Jésus-Christ ? — Tout de bon, dit-elle. — Donc, vous vous dédiez toute au pur amour. — Toute, répliqua-t-elle, afin qu’il me consume et qu’il me transforme en soi. — Est-ce sans réserve que vous vous y consacrez ? — Oui, sans réserve, je m’y consacre. — Méprisez-vous donc tout le monde comme fiente et ordure, pour avoir Jésus-Christ et sa bonne grâce ? — Je le méprise, dit-elle, de toute mon âme ; et il m’est en horreur. — Pour conclusion, ma fille, vous ne voulez donc que Dieu ? — Non, répliqua-t-elle, je ne veux que lui, pour le temps et l’éternité. »