Cette vertu n’allait pas sans révoltes intérieures d’une nature ardente, plus disposée à dominer qu’à s’humilier. La religion pacifiait tout cela, ramenait dans l’âme et sur les traits du visage la douceur et la sérénité. En 1603, Mme de Chantal s’était fait affilier à la congrégation des Franciscains, « afin de participer aux biens qui se font en icelle ». Elle avait obtenu de son beau-père que la messe de fondation de Bourbilly fût transférée à Monthelon, et qu’on la lui dît tous les jours. Pendant le carême, elle se levait de grand matin, montait à cheval, et allait entendre le sermon à Autun, puis, à jeun, remontait à cheval, et passant par de petites rues pour n’être ni vue, ni arrêtée, elle repartait au grand trot pour Monthelon, où elle arrivait à l’heure où le vieillard, qui l’aimait à sa manière et tenait à sa présence, avait coutume de se mettre à table. « Elle se contentait, nous dit sa biographe, d’ouïr la parole de Dieu et la cacher en son cœur, pour la réduire en pratique. » Tant de ferveur, de patience, de courage et d’humble résignation n’allait pas tarder à recevoir leur mystique récompense.
CHAPITRE IV
A L’ÉCOLE DE LA SAINTETÉ
Il était d’usage, à Dijon, que le « corps de ville » fît appel à quelque prédicateur réputé pour prêcher le carême et l’avent. Or, le 3 août 1603, sur proposition du maire, on décida de s’adresser pour l’année suivante à « messire François de Sales, prince-évêque de Genève », « personnage de grande doctrine en la théologie », et dont le renom ne faisait que croître. Celui-ci, en dépit de toutes les difficultés qui semblaient se conjurer pour mettre obstacle à ce dessein, se sentit « l’âme tirée par Dieu » et « secrètement forcé » de répondre à cet appel qui semble « l’avoir fort surpris », et, par une lettre charmante qui nous a été conservée, il accepta de venir prêcher à Dijon, non pas l’avent, mais le prochain carême. L’affaire fut conclue, et, au début du mois de mars 1604, M. de Sales s’acheminait vers la vieille cité bourguignonne.
De son côté, M. Frémyot engageait sa fille à venir à Dijon passer le temps du carême et entendre un orateur dont on disait tant de bien. Mme de Chantal fit agréer ce projet à son terrible beau-père et elle se mit en route avec ses enfants pour la maison paternelle, heureuse de s’y retrouver et, à son insu, marchant vers son destin.
Elle n’arriva que le premier vendredi de carême (5 mars 1604), et, le jour même, elle se rendit à la Sainte-Chapelle pour entendre le sermon. Quand François de Sales monta en chaire, elle « connut, au premier regard qu’elle jeta sur lui », — on devine avec quel émoi ! — « que c’était celui-là même que Dieu lui avait montré pour directeur ».
L’évêque de Genève avait trente-six ans. Il était grand, d’aspect robuste, le visage plein, allongé par la barbe, la lèvre fine, prête au sourire, le regard pénétrant et bon, le front haut, puissant, largement découvert. Ce qu’aucun de ses portraits n’a pu rendre, c’est, quand il priait, prêchait ou officiait, l’espèce de splendeur diffuse qui irradiait de tout son être. Sa physionomie offrait un singulier mélange de bonhomie et d’autorité, de finesse enjouée et de gravité, de majesté même. Sa voix avait un charme de douceur incomparable. Son débit grave et un peu lent, la simplicité noble de ses gestes, la souriante familiarité, l’accent intime, la flamme secrète de sa parole, tout cela enlevait, conquérait les cœurs. C’était une âme, une âme sainte, une âme « céleste », qui s’adressait à d’autres âmes, plus humbles, et qui peu à peu les élevait jusqu’à elle. A Paris, où, deux années auparavant, il avait prêché plus de cent fois, il avait connu de grands succès, et la chapelle royale n’avait pu contenir tous les auditeurs. A Dijon, il devait retrouver des triomphes analogues : avec une humilité parfaite il en rapportait tout le mérite, comme tout le fruit, à Dieu.
En cette journée mémorable du 5 mars 1604, quel fut le sujet de son discours ? Nous l’ignorons, — car les quatre ou cinq brefs sommaires en latin qui nous ont été conservés sont relatifs à d’autres sermons de ce même carême ; — mais nous ne pouvons douter que l’impression produite sur Mme de Chantal ne fût très vive. « J’admirais tout ce qu’il faisait et disait, a-t-elle déclaré, et le regardais comme un ange du Seigneur. » « Tous les jours, elle faisait mettre son siège à l’opposite de la chaire du prédicateur, pour le voir et ouïr plus à souhait. » Et lui, tout absorbé qu’il fût par son sermon, avait bien remarqué cette pieuse auditrice, et reconnu en elle « celle que Dieu lui avait autrefois montrée ». Voulant savoir qui elle était, il s’adressa au propre frère de la baronne, l’archevêque de Bourges, avec lequel il avait eu, au sujet de biens ecclésiastiques, conférés par le Roi, une contestation, vite apaisée d’ailleurs : « Dites-moi, je vous supplie, demanda-t-il, quelle est cette jeune dame, claire-brune, vêtue en veuve, qui se met à mon opposite au sermon, et qui écoute si attentivement la parole de vérité ? »
Il n’allait pas tarder à la connaître de plus près. L’évêque de Genève était descendu chez un ami intime du président Frémyot, M. de Villers, avocat du roi. Il vint souvent dîner chez M. Frémyot et chez son fils. Là, et chez d’autres amis communs, il rencontrait Mme de Chantal qui « le suivait partout, tant qu’elle pouvait ». Il se plaisait chez les Frémyot, qui tous lui faisaient fête à qui mieux mieux. Il aimait « d’une affection totalement filiale » le président, dont il admirait et consultait « la belle bibliothèque », et qui, de son côté, « ne pouvait assez hautement louer sa sainte, utile et très agréable conversation ». Et surtout il se sentait tout particulièrement attiré vers cette âme, qu’il devinait unique, de jeune femme, sur laquelle il avait sans doute déjà des vues, et qu’il étudiait avec sa perspicacité coutumière. Un jour il lui demanda si elle songeait à se remarier, et sur sa réponse négative : « Eh bien ! dit-il, il faudrait mettre à bas l’enseigne. » Innocente coquetterie ou simple habitude mondaine, « elle portait encore certaines parures et gentillesses permises aux dames de qualité après leur second deuil ». Dès le lendemain, les « gentillesses » disparurent, au grand contentement de l’évêque. Mais le sacrifice, à son gré, n’avait pas été complet. En dînant, il remarqua encore « des petites dentelles de soie à son attifet de crêpe » : « Madame, observa-t-il, si ces dentelles n’étaient pas là, laisseriez-vous d’être propre ? » Le soir même, en se déshabillant, elle les décousit elle-même. Un autre jour, « voyant des glands au cordon de son collet », il lui dit : « Madame, votre collet laisserait-il d’être bien attaché, si cette invention n’était pas au bout du cordon ? » Sur-le-champ, elle prit ses ciseaux et coupa les glands. L’épreuve, cette fois, était décisive.
Bien qu’elle « mourût d’envie » de se confier à un aussi saint personnage, elle n’osait le faire à cause des engagements que son autre directeur lui avait fait souscrire. Celui-ci, s’étant absenté quelque temps, de peur qu’elle ne lui échappât, avait placé auprès d’elle, comme surveillante, une de ses filles spirituelles qui avait pour mission de ne la point quitter d’une semelle. Le mercredi saint, Mme de Chantal subit « une si furieuse attaque de tentation » qu’elle dut aller chercher quelque calme auprès de M. de Sales. Elle avait réussi à écarter sa surveillante, et tandis qu’elle découvrait son âme à moitié, — car ses scrupules ne l’abandonnaient pas, — son frère, l’archevêque de Bourges, gardait la porte de la salle, pour que personne ne pût entrer. Scène d’un haut comique dans sa gravité, et que la rieuse Jeanne devait plus tard, j’imagine, conter avec un demi-sourire. De cet entretien « elle sortit tellement rassérénée qu’il lui semblait qu’un ange lui avait parlé ». La semaine suivante, elle exprima au pieux évêque son grand désir de recevoir les sacrements par lui. Il y fit, « pour l’éprouver », quelque difficulté ; mais enfin il y consentit, « et Dieu lui donna dans cette confession de si grands sentiments et lumières pour le bien et la conduite de sa pénitente, et sentit loger cette âme si intimement dans la sienne, que lui-même entrait en profonde considération, ainsi qu’il dit par après ». Cependant, elle n’osait pas encore se dégager de son jaloux directeur ; et François de Sales, toujours prudent et discret, la rassurait, la calmait, s’accommodant d’un partage qui conciliait tout, et où elle crut tout d’abord « trouver son compte ».
Partout où il passait, l’évêque de Genève excitait l’admiration et la gratitude universelles par son ardent, son inlassable amour des âmes. Il se faisait tout à tous. A Dijon, non content de confesser et de prêcher le carême à la Sainte-Chapelle, il avait réuni aux Ursulines les dames pieuses de la ville et il leur faisait des instructions familières sur la vie dévote. Mme de Chantal ne manquait point de s’y rendre. Du premier coup, elle l’avait deviné, aimé et vénéré. « Dès le commencement que j’eus l’honneur de le connaître, a-t-elle dit, je l’admirais comme un oracle, je l’appelais saint du fond de mon cœur et le tenais pour tel. » Et ailleurs : « Son maintien si digne et si saint me touchait à ce point que je ne pouvais retirer mes yeux de dessus lui. Ses paroles ne m’édifiaient pas moins : il parlait peu, mais d’une manière si sage, si douce, si propre à satisfaire ceux qui le consultaient, que je n’estimais aucun bonheur comparable à celui d’être auprès de lui, d’entendre les paroles de sagesse qui sortaient de sa bouche, et pour cela, comme pour voir la sainteté de ses actions, je me serais estimée trop heureuse d’être la dernière de ses domestiques. »